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JO 2022 | Le dilemme des athlètes et des téléspectateurs

On y est enfin. L’attente fut longue mais les Jeux olympiques d’hiver sont de retour, quatre ans après. Et pourtant, la tension ne semble pas monter comme lors des éditions précédentes. Depuis, le monde a connu une crise sanitaire sans précédent, dont les conséquences seront encore visibles lors des JO 2022. Mais l’absence de fans n’est pas la seule « anomalie » de Pékin 2022. Entre désastre écologique et tensions politiques, athlètes et téléspectateurs en sont presque à se demander : faut-il boycotter les Jeux ?

Une aberration écologique…

C’est ce que doivent penser les athlètes et les supporters, qui découvrent semaine après semaine les photos des deux sites chinois qui accueilleront les épreuves. Au milieu de montagnes arides et sans neige, on trouve de rares pistes qui n’ont pas du tout l’air naturelles. Et pour cause : pour la première fois de l’histoire des Jeux Olympiques, la totalité de la neige utilisée sera artificielle ou dite « de culture ». Les images parlent d’elles-mêmes, en particulier sur les pistes de ski alpin, qui devraient très vite se dégrader.

La piste de ski de fond aura à peine suffisamment de neige pour les compétitions (Crédit : Tribunal du net)

Les chiffres sont effrayants. Près de 185 millions de litres d’eau seront utilisés pour recouvrir les pistes, aidés notamment par près de 300 canons à neige. A titre de comparaison, en utilisant les données de 2018, c’est l’équivalent de la consommation annuelle d’eau de 1,3 millions de français. L’une des principales causes de cette demande exceptionnelle est le climat aride dans la région des sites de Zhangjiakou et Yanqing, qui favorise l’évaporation de la neige. L’impact écologique est double puisqu’en plus de nécessiter une quantité démentielle d’énergie, cette eau ne pourra pas fournir une région qui subit déjà des pénuries.

Il faudra partir parmi les premiers dossards lors des épreuves alpines… (Crédit : Leo RAMIREZ / AFP)

De forts besoins en eau qui posent forcément la question du choix du site chinois d’un point du vue écologique, même si ce n’est pas une première. A Sotchi en 2014, puis à Pyeongchang en 2018, la neige artificielle représentait respectivement 80% et 90% de l’ensemble de la neige utilisée. Mais pour la première fois de l’histoire, il n’y aura presque pas un gramme de neige naturelle pour une olympiade hivernale. La Chine se défend en expliquant avoir construit en 2018 plusieurs réservoirs de stockage d’eau de pluie, pour stocker les pluies d’été. Il n’empêche que c’est une eau qui pourrait être utilisée ailleurs. Pour les prochains Jeux à Milan en 2026, on peut espérer avoir de la neige naturelle, pour une fois.

« Il y a un business qui prend un peu le dessus sur l’âme que veulent donner les JO. On nous fait la promotion du partage, de l’équité et du respect. Finalement, on va sur des sites dans des conditions un peu spécifiques, qui ne sont pas forcément porteuses de l’olympisme »

Quentin Fillon-Maillet pour Ouest-France

Du côté de l’énergie nécessaire au déplacement de ces masses d’eau, la Chine peut se targuer d’utiliser une énergie 100% renouvelable sur le site de ses olympiades, à base d’éoliennes et de panneaux solaires. On peut tout de même regretter que cette électricité ne soit pas utilisée au sein de sa population en remplacement du charbon, qui est toujours la source majeure de l’électricité du pays.

Du côté de la pollution de l’air et des transports, des efforts ont été réalisés. A Pékin, les industries lourdes ont été déplacées, les poêles à charbon remplacés, et un vaste plan de revitalisation urbaine a été lancé, si bien que la qualité de l’air s’est améliorée. Du côté des transports, une ligne de train à grande vitesse permettra les sites olympiques depuis Pékin. L’essence a laissé la place à l’électrique pour de nombreux usages, mais si cette électricité provient de centrales à charbon, ce n’est pas le climat qui en sort gagnant.

… légèrement réduite grâce au covid

En effet, l’un des principaux impacts d’un grand rassemblement sportif concerne le déplacement des supporters, qui privilégient souvent l’avion, même pour des vols intérieurs. Mais, en raison de la pandémie mondiale, la Chine a décidé de réduire la voilure : seulement 30 à 50% des tribunes seront remplies et seuls les résidents en Chine pourront assister aux Jeux. Si l’absence d’étrangers devrait réduire le nombre de vols intérieurs liés aux JO (et donc les émissions de carbone) associées, il faut garder en tête que la Chine veut faire découvrir les sports d’hiver à près de 300 millions de personnes. La nouvelle ligne de train à grande vitesse ne sera pas suffisante pour contrer l’usage de l’avion pour ces déplacements intérieurs.

Malheureusement, la situation sanitaire a également son impact sur la tenue des Jeux. Le protocole sanitaire est strict et certaines nations ont déjà des soucis à se faire. On pense notamment au circuit alpin qui est touché par de nombreux cas ou encore à l’équipe de fondeurs norvégiens dont certains membres sont positifs. Certaines épreuves pourraient perdre une partie de leurs favoris alors que le risque de cluster semble avéré.

Les stades risquent de résonner creux durant les épreuves olympiques (Crédit : Dicolympique)

Difficile également de ne pas minimiser le manque de supporters étrangers, qui risque de rendre les Jeux relativement calmes sur place. Dans un autre pays, on aurait pu imaginer des tribunes plus remplies, mais ce ne sera pas la cas en Chine, qui n’a pas non plus réussi à créer un engouement local auprès de sa population, plutôt réticente à l’idée de ces Jeux.

La Chine fait face, en ce moment, à une recrudescence de l’épidémie en raison du variant omicron. Au point de suspendre la vente de tickets au grand public. A la place, c’est un système d’invitation de spectateurs qui est préconisé, sans que les modalités de sélection ne soient révélées. Un moyen d’assurer un meilleur contrôle des personnes sur place ?

Des tensions géopolitiques…

Justement, on peut se demander si la politique ne risque pas prendre le dessus sur le sportif. En effet, il est clair que les Jeux Olympiques de Pékin sont censés servir de vitrine pour la Chine, qui veut redorer son image internationale. La liste des invités donne d’ailleurs une idée de la situation géopolitique mondiale. On peut citer Vladimir Poutine bien sûr (alors que la Russie est suspendue des grandes compétitions internationales jusqu’en 2022), mais aussi Abdel Fattah al-Sissi (président égyptien), Mohammed ben Salmane (prince héritier saoudien) ou encore encore le président kazakh Kassym-Jomart.

Cette même Chine qui est toujours pointée du doigt par rapport à sa politique envers les Ouïgours, les Kzakhs et les Kirghiz. Si la France a reconnu récemment le génocide des Ouïgours, certains pays sont allés plus loin en prononçant un boycott diplomatique, tels que les Etats-Unis, le Royaume Uni, le Canada et l’Australie. Ce boycott implique que les sportifs se rendront seuls aux Jeux, sans officiels pour les accompagner.

Les manifestations contre les JO à Pékin se multiplient (Crédit : FREDERIC J. BROWN / AFP)

On peut enfin citer l‘affaire récente autour de Peng Shuai, qui a largement dépassé le monde du tennis. Critique envers un ancien dirigeant chinois, la tenniswoman chinoise a longtemps disparu des radars avant de réapparaître, sans que le reste du monde soit dupe. Le président du Comité International Olympique (CIO) Thomas Bach a d’ailleurs annoncé qu’il rencontrera Peng Shuai durant ces JO, après s’être entretenu en visio-conférence avec elle. Cet épisode est peu rassurant pour les athlètes qui vont poser le pied sur le sol chinois.

Le monde s’est longtemps demandé si Peng Shuai était simplement en vie (Crédit : Giornalettismo)

… et des athlètes sous pression

Ces mêmes athlètes à qui il a été indiqué que toute prise de position politique serait sanctionnée afin de les dissuader de s’exprimer contre le régime chinois. Une récente consultation des athlètes a d’ailleurs montré qu’ils estiment plus approprié (ou sûr ?) de s’exprimer dans les médias, en zones mixtes ou conférences de presse, plutôt que lors des cérémonies, épreuves ou podiums.

Des statistiques qui traduisent une certaine pression ? (Crédit : Rapport complet de la Commission des Athlètes)

Une autre menace concerne la vie privée des athlètes, puisque le laboratoire Citizen Lab révèle des failles dans l’application MY2022, servant au gouvernement chinois à contrôler le statut sanitaire des participants. Le chiffrement des données semble insuffisant, rendant leur détournement plus aisé, notamment dans un but de censure politique et de surveillance.

C’est une pression supplémentaire face à laquelle les sportifs n’ont pas forcément été préparés, et qui pourrait avoir un impact sur leurs performances. Les mesures mises en place pour éviter la propagation du virus ont également un impact psychologique. Les premières images montrent un cadre très strict où l’athlète passerait presque pour un martien. Celles des cantines pour les athlètes laissent perplexes. Du côté de l’alimentation justement, ils ont été prévenus qu’il fallait éviter de consommer des produits à base de viande en Chine, car certaines hormones utilisées pourraient être considérées comme du dopage.

Même manger sera étrange lors de ces JO (Crédit : Le Parisien)

Le boycott : la seule issue ?

La question devient forcément inévitable, aussi bien pour les sportifs que les téléspectateurs. Mais est-ce la bonne, sinon l’unique, solution ? Difficile à dire mais certains ont déjà fait leur choix. Quelques athlètes ont notamment pris la parole plusieurs mois avant les Jeux pour appeler à une réaction, le biathlète suédois Sébastian Samuelsson en tête.

« J’ai perdu toute confiance dans le CIO depuis longtemps.
Certes ce n’est pas à eux de changer la politique chinoise mais ils ont obtenu les JO grâce à eux et ce n’est pas possible de continuer comme cela. On ne peut pas attribuer un tel évènement à une dictature. Je souhaite que nous restions à la maison en février et j’espère que mon pays boycottera ces JO car ce pays ne respecte pas les valeurs olympiques. »

Sebastian Samuelsson pour la SVT en Novembre 2021

Le suédois pointe du doigt le CIO, à juste titre, qui a coup sur coup organisé des Jeux en Russie, en Corée du Sud puis en Chine. Du côté des athlètes, le boycott pur et simple n’aurait de sens que s’il était généralisé. Sans participant à ses épreuves, les Jeux Olympiques n’ont plus de sens. Mais est-il raisonnable de demander à des sportifs de jeter l’éponge, alors qu’une grande partie de leur jeunesse est dédiée à ce moment ? L’opportunité des JO ne se présente parfois qu’une seule fois.

« Je trouve que ce n’est pas aux sportifs de porter toutes les responsabilités et c’est compliqué selon moi, de rejeter la faute sur le mouvement sportif. Alors qu’en fait, dans tous les axes de la société, que ce soit économiquement par exemple, on achète au quotidien notre acier en Chine. Et il n’y a pas grand monde qui boycotte ce qui est fabriqué en Chine. Combien de personnes ont un IPhone fabriqué en Chine ? »

Martin Fourcade pour Sud Ouest

Les athlètes semblent prisonniers d’un système dont ils ne maîtrisent pas les engrenages. Cela est d’autant plus vrai qu’à l’exception de certains sports d’hiver (ski alpin en tête), bon nombre d’athlètes connaissent des difficultés financières qui peuvent être gommées lors des JO, à la faveur de belles performances qui ouvrent la porte aux primes et opportunités de sponsors. D’un point de vue individuel, difficile pour un athlète d’envisager le boycott. Il doit être pensé collectivement, et soutenu par les fédérations, ce qui semble malheureusement improbable.

Et du côté des spectateurs ? Le dilemme existe également. Sans eux, il n’y a personne pour regarder les Jeux et faire tourner la machine à droits télévisés. Mais sans eux, c’est l’exposition médiatique des athlètes et de certains sports méconnus qui en pâtit également. C’est également un moment de partage, entre joies et tristesses, dont se priveraient des férus de sports d’hiver, pour des décisions auxquelles ils n’ont même pas été consultés.

Pour certains, le boycott est inévitable. Pour d’autres, ces Jeux seront l’occasion d’exposer médiatiquement les problèmes liés à leur organisation en Chine, entre désastre écologique et répression politique. Athlètes comme spectateurs ont l’occasion de mettre en lumière les défauts de ces Jeux avec l’objectif de transmettre le message : « plus jamais ça ». Si le boycott de masse semble irréalisable aujourd’hui, il est nécessaire de relever les incohérences de ces Jeux Olympiques pour en tirer des leçons et mettre la pression aux instances internationales de désigner les prochains lieux des olympiades en accord avec le climat et les droits de l’Homme.

S’il semble déjà trop tard pour rattraper le coup à Pékin, il n’est sûrement pas trop tard pour influencer les prochaines décisions d’attribution des Jeux Olympiques d’hiver, comme ceux de 2026 qui se passeront à Milan dans les Alpes. C’est un problème plus global qui touche ces grands évènements, quand on sait qu’en fin d’année, la coupe du monde de football se déroulera au Qatar, critiqué pour sa politique climatique et ses manquements aux droits de l’Homme. Si le plaisir de voir nos athlètes batailler pour des médailles sera sûrement présent pendant deux semaines, il ne doit pas nous laisser indifférent d’un système qui fait de ses acteurs et clients des marionnettes.

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