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CAN 2004 : le sacre tant attendu de la Tunisie

Défaites en finale, débâcle au premier tour à domicile … la Tunisie a connu de grosses désillusions lors de ses participations à la CAN malgré de belles performances. Mais le 14 février 2004, la sélection maghrébine se hisse enfin sur le toit de l’Afrique à l’issue d’un parcours haletant, encore gravé dans la mémoire des supporters.

Pour comprendre l’importance de ce sacre, il faut remonter dans le temps, jusqu’en 1965. Le pays organise alors sa première CAN à la maison. L’équipe nationale rallie la finale où elle fait face au Ghana. Au terme d’un match plein de rebondissements, les Aigles de Carthage s’inclinent 3-2 en prolongations, après avoir mené jusqu’à la 79ème minute. Un revers synonyme de premier traumatisme. 29 ans plus tard, la Tunisie accueille à nouveau la compétition. Cette édition tient notamment à cœur au dictateur en place à l’époque, Zine el-Abidine Ben Ali. Sur le papier, les Blancs et Rouges semblent avoir les moyens de ces ambitions. Mais sur le pré, l’événement ne se passe pas comme espéré.

Ainsi, les hommes de Youssef Zouaoui, nommé juste avant la CAN, ne sortent même pas de leur poule. La sélection tombe sèchement d’entrée (2-0) contre le Mali. Cette défaite vaut d’ailleurs au coach de se faire remplacer par Faouzi Benzarti. Un choix inefficace puisque la Tunisie est ensuite tenue en échec par le Zaïre (1-1) et termine dernière de son groupe. Le pays connaît donc une deuxième désillusion à domicile. Autant dire que la méfiance règne au moment du retour de la compétition à la maison en 2004. En témoignent les propos de Karim, journaliste pour Football Tunisien « Il y avait beaucoup de doutes, personne ne croyait vraiment à l’exploit« .

Ces interrogations sont alimentées par une relation conflictuelle entre le sélectionneur Roger Lemerre, les supporters et la presse locale. « Il a simplement boycotté les médias » souligne le reporter. En effet, la liste de l’ancien entraîneur de l’équipe de France suscite des critiques : « Il a fait appel à des expatriés, alors que la sélection a la particularité en Afrique d’être composée essentiellement par des joueurs locaux« . De même, le technicien tricolore écarte de son groupe certains cadres au profit de jeunes parfois inexpérimentés voire inconnus, comme Najeh Braham qui évolue alors à l’Eintracht Trier en deuxième division allemande, ou Karim Haggui, jeune prometteur, mais professionnel depuis quelques mois à peine. Enfin, Santos, un attaquant d’origine brésilienne est naturalisé puis intégré juste avant le début de la CAN. « Ça crée un petit tollé » affirme Soufian Ezzi, rédacteur pour Ettachkila.

Une stabilité et une rigueur nouvelles

Si le climat ne pousse pas à l’optimisme, des choses ont changé en coulisse. Selon Karim, la débâcle de 1994 est un « tournant » pour le football national qui modifie son fonctionnement. Exit les sélectionneurs locaux qui se succèdent tous les 6 mois, la fédération engage pour 4 ans un coach étranger en la personne de Henryk Kasperczak. Cette période permet d’instaurer une plus grande stabilité, une meilleure organisation et une certaine rigueur. Cette recette ne tarde pas à porter ses fruits : « Ce qui est remarquable, c’est qu’avant 1994, la Tunisie ne se qualifiait pas à la CAN. En 92, 90, 88 elle est absente et à partir de 94 la Tunisie n’a raté aucune CAN. C’est l’équipe africaine qui détient le record de participation successive » constate le membre fondateur de Football Tunisien. Les Aigles de Carthage atteignent même la finale en 1996, les demis en 2000 et prennent aussi part aux Coupes du Monde 1998 et 2002. Cette dynamique se poursuit sous Roger Lemerre.

Néanmoins, en 2004, sur le papier, le groupe constitué par le coach français demeure moins impressionnant par rapport aux générations sénégalaises ou nigériannes, à la force offensive du Maroc ou à l’ADN continental de l’Égypte. Mais la Tunisie peut s’appuyer sur un collectif solide et soudé. Ainsi, en rupture avec la tradition dribbleuse et technique de la sélection nationale, Henryk Kasperczak puis Roger Lemerre optent pour une tactique pragmatique et défensive avec un 4-4-2 classique. En atteste les propos de Karim : « Ils gagnaient 1-0 la plupart du temps, on l’appelait l’Italie d’Afrique, dans le sens où c’est une équipe difficile à jouer« . Cette approche permet de passer les poules sans trembler grâce à deux victoires contre le Rwanda (2-1) et le Congo (3-0) puis un nul face à la Guinée (1-1). Les Aigles de Carthages finissent en tête, sans pour autant rassurer : « Le premier tour c’était poussif au début même s’ils ne sont pas fait peur. Ils se sont qualifiés sans rassurer au niveau du jeu » précise le reporter.

La phase à élimination directe engendre ensuite des confrontations mémorables. En quarts, la Tunisie hérite du favori sénégalais, alors référence à l’échelle africaine. Cette affiche donne lieu à un face-à-face aussi apocalyptique que légendaire.  La rencontre se déroule dans des conditions météorologiques inédites, dans le froid et le brouillard. Cette brume est redoublée par celle des fumigènes des ultras présents dans les deux virages. Sur le pré, les hommes de Roger Lemerre livrent un véritable combat. Karim se souvient « d’un match très défensif, très courageux« .  En deuxième mi-temps, les Blancs et Rouges trouvent même la faille au terme d’une action brouillonne, grâce à Jawhar Mnari. La fin de la partie est hachée, entre les fautes et les protestations. La tension est palpable et la situation manque de dégénérer en bagarre générale. Mais les Lions de la Téranga ne reviennent pas et au bout de dix suffocantes minutes de temps additionnel, le Stade de Radès, en ébullition, peut exploser.

Un véritable parcours du combattant

Ce succès reste encore gravé dans les esprits : « Je me rappelle très bien de cette journée, comme tous les Tunisiens qui ont vécu ce match, c’était une journée mémorable » avoue Karim. Quelques jours plus tard, les Aigles de Carthages font face à un autre gros morceau : le Nigéria. Les Super Eagles, médaillés d’or aux JO 96, comptent dans leur rang des éléments talentueux comme Okocha, Utaka ou Kanu qui évoluent au sein de  prestigieuses écuries européennes. Ainsi, là encore la Tunisie ne part pas favorite. Néanmoins, une nouvelle fois la troupe de Roger Lemerre va créer l’exploit.

Pourtant cette fois-ci, le double finaliste de la CAN est mené à la suite d’un pénalty transformé par Okocha à la 65ème. L’équipe pousse pour égaliser mais peinent à construire leurs offensives. Le fondateur de Football Tunisien se remémore cette rencontre : « Je me souviens du match contre le Nigéria, c’était très tendu« . Comme le révèle Soufian Ezzi, la pression est alors tellement forte que le capitaine Khaled Badra s’allume une cigarette dans les vestiaires à la mi-temps devant un Roger Lemaire ahuri. Les Aigles de Carthage reviennent tout de même au score grâce à un pénalty sifflé à 5 minutes du terme. Le tireur ? Khaled Badra évidemment. Les deux formations se départagent donc aux tirs au but. Cette séance est l’occasion de valider le groupe formé par Roger Lemerre. En effet, c’est Karim Haggui qui prend ses responsabilités et inscrit la tentative décisive.

En finale, le pays hôte affronte le Maroc. L’affiche témoigne de la supériorité des sélections maghrébines sur cette CAN, contrairement aux éditions précédentes. Les Aigles de Carthage ouvrent le score rapidement au cours d’un premier quart d’heure largement dominé. Cependant, les Lions de l’Atlas se réveillent et égalisent. La Tunisie aurait alors pu s’effondrer en repensant à ses échecs passés. Mais pas cette fois-ci. En seconde mi-temps, les Blancs et Rouges reprennent un avantage qu’ils conservent jusqu’au coup de sifflet final. Le Stade de Radès peut exploser de soulagement. « Les gens qui ont vécu 65, qui ont vécu 94, qui ont vécu les demi-finales de CAN, les quarts de finale de CAN, la Tunisie remporte enfin la CAN. Tu vois les joueurs en larmes qui savent ce qu’ils ont fait. C’était une libération totale » relate Soufian Ezzi.

Un succès symbole de la société tunisienne

Ce sacre tant attendu entraîne des scènes de liesse partout sur le territoire. Seul point noir à noter lors des célébrations, les joueurs n’ont pas eu le droit de défiler pour communier avec le public. Cette victoire signifie tout de même beaucoup pour le pays et sa société d’après le journaliste d’Ettachkila : « Cette équipe représente la société tunisienne dans son ensemble. Tu as des joueurs formés dans les quatre gros clubs mais aussi dans d’autres clubs en tunisie, tu avais des franco-tunisiens, tu avais Clayton et Santos, tu avais des blancs et des noirs, tu avais des gens du nord et du sud de la tunisie. Tu avais un melting pot qui représentait la société tunisienne dans sa pluralité et tu avais un sentiment d’identification derrière le drapeau et derrière le maillot de la sélection nationale”.

Malheureusement, les Aigles de Carthage n’ont jamais réussi à regoûter au parfum d’une finale de CAN depuis ce sacre. En effet, des évolutions dans le fonctionnement sont intervenues au sein de la fédération. Karim de Football Tunisien détaille les maux du ballon rond local : « Ce qui a changé c’est cette stabilité. On a eu un grand entraîneur étranger qui a de la notoriété, qui a imposé un certain sérieux, une rigueur. Depuis 2012, le président de la fédération a fait appel à dix sélectionneurs. Il sort l’argument financier donc il faut se contenter d’entraîneurs locaux et certains n’ont pas le niveau. Ce qui a fait la force de la Tunisie, cette discipline, cette bonne administration, cette organisation qui permettait, même sans avoir de grands joueurs, de rivaliser avec les équipes qui ont des stars, c’est ça qu’on a perdu« .

(Crédit photo de couverture : tunisienumerique.com)

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