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Johannes Lukas derrière les succès du biathlon suédois

Johannes Lukas est un nom qui vous est peut-être inconnu. Il ne devrait pourtant déjà plus l’être depuis longtemps. Cet Allemand de 28 ans n’a plus rien d’un débutant dans le biathlon et le sport. Il est derrière le succès du biathlon suédois depuis plusieurs années. Mais d’où vient celui qui mène une équipe composée de biathlètes qui n’ont que quelques années de moins que lui ?

Les prémices du succès

Même s’il est actuellement à la tête de la sélection suédoise, Johannes Lukas ne commence pas par le biathlon. Le Bavarois commence par s’intéresser au football qu’il pratique pendant quelques années avant de basculer vers les sports de neige.

Johannes Lukas sous les couleurs du TSV 1860 Munich
Johannes Lukas sous les couleurs du TSV 1860 Munich dont il était entraineur sur la partie athlétisme et coordination du centre de formation (TSV 1860)

Il pratique le biathlon au niveau national jusqu’à ses 21 ans. Durant cette période, celui qui s’entraine à Ruhpolding est vice-champion de Bavière et d’Allemagne. Mais il doit mettre un terme à sa carrière professionnelle à cause de blessures. En effet, il subit à l’époque plusieurs opérations du genou qui l’empêchent de continuer au haut niveau. Impossible donc de savoir s’il aurait pu intégrer l’équipe nationale allemande comme Philipp Nawrath, son concurrent de l’époque, qui l’a fait.

Il décide alors de rejoindre l’université technique de Munich pour y apprendre les sciences du sport. En parallèle, il suit d’autres formations, notamment pour devenir entraineur personnel ou entraineur de biathlon. Avec ses études et ses diplômes, il devient touche à tout. Ainsi, il peut, un matin, envoyer un plan d’entrainement à une skipper, l’après-midi à un particulier voulant réaliser un marathon. Le lendemain il s’occupe de celui de la championne du monde de VTT Sandra Sumerauer. Et le jour d’après, il gère la partie athlétisme et coordination de la section jeune du deuxième club de football de Munich le TSV 1860. Le tout en étant en parallèle coach assistant de l’équipe suédoise de biathlon.

Wolfgang Pichler comme mentor

Son plus gros travail reste malgré tout la gestion des équipes nationales suédoises de biathlon. Pourtant, l’Allemand a bien failli ne même pas obtenir le stage qu’il désirait. Alors qu’il a besoin d’un stage pour valider son diplôme, il décide de faire appel à son réseau. Il souhaite le faire auprès de Wolfgang Pichler et de l’équipe nationale suédoise.

Pichler est l’Allemand travaillant pour le biathlon suédois depuis 1995 avec quelques petites pauses, notamment entre 2011 et 2014. Il est alors à la tête de l’équipe féminine russe. Il est l’homme derrière les succès de Magdalena Fosberg. La Suédoise gagne six fois d’affilée le gros globe entre 1997 et 2002. Mais il rapporte aussi le premier titre olympique avec Anna Olofsson sur la mass-start des Jeux de Turin en 2006. Un an plus tôt, l’équipe masculine avait remporté, pour la première fois depuis plus de 12 ans, un relais sur une étape de coupe du monde grâce aux jeunes Ferry et Bergmann. Mais à la suite de son retour en 2015, il est aussi celui qui a provoqué le renouveau de la Suède. Il fait pour cela le grand tri dans l’équipe nationale et fait rapidement monter les futurs talents (Samuelsson, les sœurs Öberg…).

Johannes Lukas avec l'entraineur en chef du biathlon suédois Wolgang Pichler
Johannes Lukas avec l’entraineur en chef du biathlon suédois Wolgang Pichler

Connaissant parfaitement le modèle de la Fédération de ski allemande, Johannes Lukas cherche à découvrir une autre façon de travailler. Il trouve donc intéressant de contacter son compatriote pour effectuer un stage non rémunéré à ses côtés. Il commence par essuyer un refus. En effet, il est à l’époque en couple avec Maren Hammerschmidt, une biathlète allemande alors sur le circuit coupe du monde. L’entraineur commence donc par refuser lors de leur premier appel téléphonique. Il explique qu’il fait partie du système allemand et que cela ne pourrait pas fonctionner. Il y avait surtout une crainte que ce qu’il voit soit, par la suite, fourni à la fédération allemande. Mais il change rapidement d’avis, principalement car il connaît le père du tout juste diplômé.

« J’ai pensé que j’allais amener un espion dans l’équipe, je ne voulais pas vraiment que les Allemands voient ce que nous étions en train de faire. »

Wolfgang Pichler à propos de son refus initial de prendre Johannes Lukas en stage

L’élève prend la suite du maître

Cela colle immédiatement entre les deux. La barrière de la langue n’étant pas un problème, ils n’ont aucun mal à communiquer. Dans un premier temps, il est responsable de la partie course, analyse des itinéraires et des tactiques. Au fil du temps, Johannes Lukas prend de plus en plus de responsabilités. C’est notamment le cas lors des Jeux olympiques de Pyeongchang, en 2018, où l’entraîneur en chef est suspendu. En effet, ayant été en lien avec les athlètes russes condamnés pour dopage, il n’a pas le droit de se rendre en Corée du Sud.

Lors des ces Jeux, le relais masculin s’impose pour la première fois de l’histoire. Un premier succès pour le jeune entraineur. D’autres médailles sont obtenues. Hanna Öberg gagne l’individuel à la surprise générale. Le tout jeune Sebastian Samuelsson est vice-champion olympique de la poursuite et le relais femmes prend également la médaille d’argent.

Peppe Femling, Jespen Nelin, Sebastian Samuelsson et Fredrik Lindström gagnent le relais masculin des Jeux de Pyeongchang
Peppe Femling, Jespen Nelin, Sebastian Samuelsson et Fredrik Lindström en or à Pyeongchang (Getty images)

Après plusieurs années à lui apprendre toutes les ficelles du métier, car comme Pichler le dit « on ne peut pas étudier pour devenir entraineur, on doit regarder s’il peut s’occuper des personnes », il finit par démissionner en 2019 après les championnats du monde à domicile. Il se consacre à la formation des jeunes biathlètes pour l’équipe suédoise. Il laisse alors l’œuvre de sa vie et une équipe en pleine progression dans les mains d’un entraineur de 25 ans.

« Certaines personnes pensent qu’il est trop jeune pour être notre entraîneur-chef, mais de mon point de vue il a tellement de connaissances et c’est un grand leader. »

Hanna Öberg à ARD

Johannes Lukas n’a alors que peu d’écart d’âge avec ses athlètes. Il n’a par exemple que deux ans de plus que la leader de l’équipe, Hanna Öberg. Pour lui cela n’est pas un problème. Car s’il produit un travail de qualité, plus personne ne lui demandera son âge. Contrairement à son prédécesseur connu pour être assez strict, il ne se décrit pas de cette façon. Mais il est aux petits soins sur les plans d’entrainements qu’il modifie très régulièrement en fonction des besoins et des demandes de ses athlètes. En échange, il exige un travail de qualité.

Ses entrainements sont variés et individualisés au biathlète. Il considère d’ailleurs que le suivi individuel de l’athlète est une pensée d’entraîneur moderne. Ainsi, ses athlètes reçoivent leurs plans d’entrainement par mail le plus souvent. Il partage en effet son temps entre Suède et Munich où il vit toujours la moitié du temps. Et lorsque vient la période des courses, il est sur la piste. Ainsi il peut voir comment cela se déroule et ajuster la stratégie au fil de la compétition.

Du côté des biathlètes, les méthodes d’entrainement comme la jeunesse de leur entraîneur ne semblent pas les déranger. Certains sont contents du renouveau, comme Mona Brorsson. Elle trouvait que les méthodes d’entraînement de son prédécesseur commençaient à être ennuyantes. Et tous sont satisfaits de l’avoir. Lorsqu’il a été nommé pour le titre d’entraineur de l’année en Suède, ils n’étaient pas étonnés.

« Nous avons parlé de faire tout notre possible pour promouvoir Johannes avec de bons résultats. Et peu importe comment se passe la cérémonie de remise des prix, il est l’entraineur de l’année pour moi. »

Sebastian Samuelsson à propos de la nomination de son entraineur au titre d’entraineur de l’année

Depuis qu’il a repris la sélection, il a obtenu des résultats très probants. Aidé par l’arrivée de talentueux jeunes athlètes qu’il développe, il obtient un nombre record de podiums lors de la saison 2020-2021 : 30. C’est la première fois depuis la saison 2008-2009 que les Suédois en ont plus que 20. Alors qu’ils en avaient obtenu une dizaine les deux saisons précédentes, il y avait eu un véritable trou d’air sur la dernière décennie. En effet, certaines années, il n’y a qu’un podium, voire aucun. Cela coïncidait avec le départ de Pichler pour la Russie.

Hanna Öberg, Johannes Lukas et Elvira Öberg lors de la cérémonie des médailles après la poursuite de Kontiolahti en 2020
Hanna Öberg, Johannes Lukas et Elvira Öberg lors de la cérémonie des médailles après la poursuite de Kontiolahti en 2020 (Photo by Kevin Voigt/DeFodi Images via Getty Images)

Cette même saison, il bat le record médailles aux championnats du monde. Lors de ceux de Pokjuka, les Suédois en rapportent sept. Ponsiluoma remporte le sprint. Hanna Öberg et Sebastian Samuelsson sont vice-champions du monde (individuel et poursuite respectivement), tout comme le relais hommes. Les relais mixte et mixte simple se parent quant à eux de bronze.

Pour la saison 2021-2022 en cours, la Suède a déjà fait 21 podiums, malgré une impasse générale des leaders lors de l’étape d’Antholz. Et il reste encore les Jeux olympiques ainsi que les trois week-ends post-JO. De quoi peut-être une nouvelle fois battre des records.

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Le succès des Jeux d’été de Tina Lutz

Mais l’entraineur de biathlon ne se contente pas de ce travail. En parallèle de son entrainement des équipes de biathlon, Johannes Lukas continue d’être l’entraineur personnel de sportifs et de sportives. En effet, il gère des plans d’entrainements individuels mais peut aussi s’occuper de la planification avant des compétitions ou encore de gérer l’entraînement athlétique de sportifs. C’est au travers de ce travail qu’il rencontre Tina Lutz. L’Allemande de 30 ans est une spécialiste de la voile.

« Le biathlon est mon travail à plein temps, la voile est un petit plaisir. »

Johannes Lukas

S’il avoue ne rien connaître au départ à cette discipline, il est en charge de toute la partie athlétique de sa préparation pour les Jeux olympiques de Tokyo pendant cinq ans. En effet, la voile est un sport qui peut être brutal. Lors des régates, il faut parfois faire jusqu’à trois courses par jour. Et dans ce sport, c’est l’ensemble du corps du skipper qui est utilisé. On est alors très loin de ce qui est demandé pour des biathlètes.

Tina Lutz et Susann Beucke vice-championnes olympiques à Tokyo en 2021
Tina Lutz et Susann Beucke vice-championnes olympiques à Tokyo en 2021 (Sailing Energy / World Sailing)

Sa méthode consistant à lui envoyer des plans d’entrainement par mail s’avère payante. En parallèle, Tina Lutz est entrainée sur la partie voile par l’ancien navigateur Ian Barker. Avec sa binôme depuis plus de 15 ans, Susann Beucke, elle remporte la médaille d’argent des Jeux olympiques de Tokyo. Grâce à cette réalisation collective, il a fait mieux que réaliser le vœu qu’elle lui avait formulé lors de leur rencontre : « Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, elle m’a dit : Je veux aller aux Jeux olympiques. »

Johannes Lukas, Julian Nagelsmann & Jaron Siewert : La jeunesse au pouvoir Outre-Rhin

Ainsi, Johannes Lukas fait partie de ces jeunes entraineurs allemands qui brillent au haut-niveau. Sa trajectoire rappelle évidemment celle de l’actuel entraineur du Bayern Munich, Julian Nagelsmann, mais également celle de Jaron Siewert, l’actuel entraineur de Füchse Berlin.

Egalement Bavarois, Julian Nagelsmann a pour la première fois entraîné un club de football professionnel à l’âge de 28 ans. Comme Johannes Lukas, il ne fait pas carrière au plus haut niveau en senior après avoir pourtant côtoyé les sommets. C’est pour lui aussi la faute à des blessures au genou autour de la vingtaine. Alors qu’il est dans les catégories jeunes du TSV 1860 Munich, le capitaine côtoie des futurs joueurs de Bundesliga, comme Lars Bender ou Julian Baumgartlinger. Mais alors qu’il joue avec la réserve d’Augsbourg, entraînée par Thomas Tuchel, une nouvelle opération au ménisque met fin à sa carrière prématurément. Ses pas le ramènent alors vers les équipes jeunes du TSV 1860 Munich où il est entraineur assistant chez les U17 après quelques mois passés à faire l’analyste vidéos pour Tuchel.

Julian Nagelsmann à ses débuts sous les couleurs d'Hoffenheim retrouve Thomas Tuchel, celui qui l'a lancé à Augsbourg
Julian Nagelsmann à ses débuts sous les couleurs d’Hoffenheim retrouve Thomas Tuchel, celui qui l’a lancé en le prenant dans son staff à Augsbourg, alors entraineur du Borussia Dortmund, (PictureAlliance/Icon Sport)

Par la suite tout s’enchaine vite. Il débute par l’entrainement des U19 du TSG Hoffenheim en 2015. Il reprend alors très rapidement l’équipe senior courant 2016 pour le sauver de la relégation à 28 ans. Julian Nagelsmann bat alors tous les records : plus jeune entraîneur en Bundesliga, puis premier entraîneur à emmener Hoffenheim en coupe d’Europe, puis en Ligue des champions. Il est ensuite le plus jeune entraîneur en Ligue des champions et par la suite le plus jeune à atteindre les demi-finales de Ligue des champions. Après un passage probant au RB Leipzig, il est désormais à la tête de la meilleure équipe allemande.

« À plus long terme, dans une dizaine d’années, je rêve de devenir entraineur du Bayern Munich, le football fait aussi partie de moi. »

Johannes Lukas à propos de son futur qu’il envisage ouvert à toutes opportunités dans une interview à Sport1

Si comme Johannes Lukas l’entraîneur de 34 ans a sous sa direction des joueurs qui ont déjà tout gagné et plus vieux que lui, ce n’est pas leur unique point commun. Comme l’entraîneur de biathlon, Nagelsmann est particulièrement friand de tout ce qui a trait aux nouvelles technologies pour le suivi de ses sportifs. Mais leur plus gros point commun est peut-être ce rêve qu’ils ont tous les deux d’entraîner le Bayern Munich. Si Nagelsmann l’a déjà réalisé, Lukas va passer un diplôme d’entraîneur de football l’été prochain. De quoi peut-être changer de branche à l’avenir ? En tout cas, s’il dit se sentir très bien au sein de l’équipe de Suède, il n’envisage pas pour l’instant d’y faire la quasi-totalité de sa carrière comme Pichler a pu le faire.

Le troisième homme qui peut leur être comparé est cette fois-ci né à Berlin. Agé de 28 ans depuis le 31 janvier 2022, Jaron Siewert est l’actuel entraîneur de Füchse Berlin, une équipe de handball en première division en Allemagne. Comme les deux précédents, il arrête sa carrière à 20 ans. Dans son cas en revanche, pas de blessure. Mais il savait qu’il ne pourrait pas aller plus haut que la réserve et était fortement attiré par le rôle d’entraîneur. Il décide alors de se concentrer sur l’entraînement des équipes jeunes qu’il avait déjà commencé en parallèle de sa carrière sportive.

Il quitte son club et leurs équipes jeunes où il officiait, pour être co-entraîneur de l’équipe nationale jeune pendant quelques années de 2015 à 2017. Bob Hanning, le directeur de Füsche Berlin trouve important de développer les entraîneurs. Ainsi, il se débrouille pour placer Jaron Siewert dans un club de 2e division, ne pouvant pas lui proposer une place à la suite de cette expérience. Pour celui qui entrainait également les sections jeunes du club, « il est de [leur] devoir non seulement de développer des joueurs pour [leur] club et pour le handball allemand, mais également des entraîneurs ». Il prend donc la direction d’une équipe de 2e division en 2017 à 23 ans : le TUSEM Essen.

Jaron Siewert en compagnie de Stefan Kretzschmar, le directeur sportif et de son co-entraineur Maximilian Rinderle
Jaron Siewert (à gauche) en compagnie de Stefan Kretzschmar, le directeur sportif, (au centre) et de son co-entraineur Maximilian Rinderle 35 ans (à droite) (City-Press GmbH)

Ce faisant il devient le plus jeune entraineur d’une équipe professionnelle de l’histoire. À la fin de la saison 2019-2020, il le fait monter en Bundesliga. Il revient alors dans son club de jeunesse, pour prendre la tête de l’équipe senior. Il a d’ailleurs un co-entraîneur d’une trentaine d’années, également ancien joueur du club. Lui a également battu un record de précocité en étant le plus jeune entraineur adjoint de l’histoire lors de ses débuts à 30 ans. Les Füsche Berlin sont actuellement 4e du classement à 3 points de la deuxième place avec un match de retard après 17 matchs de la saison 2021-2022.

Souvent interrogé sur ses compatriotes, Johannes Lukas compte bien essayer de les rencontrer pour échanger avec eux à la fin d’une saison. Pour le Bavarois de 28 ans, « c’est certainement intéressant, d’apprendre quelque chose là-bas et de continuer son apprentissage. Peut-être que tous les partis pourraient en profiter. Je suis une personne très ouverte et suis très intéressé et essaie de continuer de me développer. Donc je pourrais très bien m’imaginer quelque chose comme cela. »

Johannes Lukas est peut-être jeune mais il a toute sa place dans le sport de haut-niveau. Ses succès, que ce soit dans le biathlon suédois ou dans les activités qu’il continue à côté, en font un futur très grand, s’il ne l’est pas déjà. Alors qu’il ne sait pas encore où ses pas vont le mener, l’Allemand ne se ferme aucune porte. Son côté touche à tout actuel en terme de disciplines pourrait en faire un atout dans bien des sports. En attendant, il vient de prolonger son contrat avec la fédération suédoise jusqu’en 2026. Avant, peut-être, d’aller aider le biathlon allemand ou de réaliser son rêve dans le football ?

Crédit image titre : dpa / Nicklas Olausson

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