Foot Ligue 1

Eric Delanzy : « La rupture entre les Gladiators et Rani Assaf est consommée, je ne vois pas comment ils pourraient se rapprocher »

Pour leur première saison après leur descente en Ligue 2, le Nîmes Olympique termine à la 9e place du classement. L’objectif annoncé, le maintien, a été obtenu sans trop de difficulté. Mais la saison a été émaillée de tensions entre les Gladiators, principal groupe de supporters, et Rani Assaf, le président. Entretien avec Eric Delanzy, journaliste sportif pour le Midi Libre.

Café Crème Sport : Abordons d’abord le sportif. Une neuvième place, donc, avec 49 points. Après une première partie de saison difficile (14 points sur les 14 premiers matchs), le club a retrouvé des couleurs sans jamais vraiment prétendre à une montée. Quel bilan dresses-tu de cette saison ?

Eric Delanzy : Ils font un super début de saison. Ils sont à trois victoires et trois nuls sur les six premières journées. C’était totalement inattendu parce que, l’été dernier, si on avait dit à 90 % de supporters de Nîmes que l’on terminerait 9e, tout le monde aurait signé, car avec la descente en Ligue 2, pas mal de joueurs qui voulaient partir, ou étaient sur le départ. L’effectif était réduit, limité, il n’y avait pas beaucoup de moyens. Je me rappelle, j’étais à Grenoble, après la trêve internationale, pour la 7e journée, quand Delpech ouvre le score à la 1re minute, Nîmes est leader du championnat. Et finalement, ils perdent à Grenoble à la dernière minute sur une énorme boulette du gardien, Bratveit. Et de là, ils font huit matchs sans victoire. Douze points sur les six premières journées, puis ils n’en prennent que deux sur les huit d’après. 

CCS : As-tu un élément de réponse ?

ED : Ce qui est un peu paradoxal, c’est qu’avant Grenoble, ils récupèrent deux de leurs meilleurs joueurs, Ferhat, qui espérait partir, mais qui n’est pas partie et Koné, qui était leur second meilleur buteur en Ligue 1 la saison dernière (neuf buts). Tout le monde se dit à Nîmes, trois victoires, trois nuls, avec Koné et Ferhat qui reviennent, on va jouer la montée.
Et là, ça ne se passe pas du tout comme prévu. Je ne sais pas, le soufflé est retombé. La machine s’est enraillée. Le 4-1-4-1, le système qu’avait utilisé Plancque en L1 et en début de L2 commençait à être maîtrisé par les adversaires. 
Il y a eu aussi un relâchement. Ils ont fait les efforts en août parce qu’ils ne savaient pas trop où ils allaient. Pour rappel, on parlait plus de maintien que de montée en début de saison. Et le président m’avait dit que l’objectif de cette saison était le maintien sans jouer le maintien, ce qui voulait tout dire. Lui ne l’a jamais caché. Parce qu’il n’a pas les structures, le budget, les finances pour rester en L1. Il voulait un maintien tranquille, sans le jouer. 
Donc je pense qu’il y a eu un relâchement inconscient du groupe, ils se sont un peu enlisés. Ils sont 13e à la trêve, avec beaucoup de défaites et un Plancque qui était désabusé, pas très joyeux, donc ça a peu déteint sur le groupe. C’est pour ça qu’il change en janvier, avec Nicolas Usaï. Il le change aussi parce qu’il sait que ça va énormément bouger cet été (beaucoup de départs/arrivées, fin de cycle, le groupe va être reconstruit) et il ne s’imagine pas construire avec Plancque. Parce qu’il se serait maintenu avec Plancque, il n’y avait pas de danger imminent. 

Nicolas Ussaï (Anthony Maurin)

CCS : Que se passe-t-il quand Usaï arrive ?

ED : Il y a choc psychologique : ils enchaînent trois victoires en janvier. Et là, quand il arrive, Assaf lui dit que l’objectif, c’est le maintien. Avec trois victoires d’affilée, tu commences à te rapprocher du top 5. Il y a un petit espoir qui est très vite retombé. 
Pour résumer, je pense que cette équipe avait beaucoup de qualités techniques parce qu’il y a eu peu de départs, mais elle n’était pas du tout adaptée au défi physique de la L2 et aux efforts que ça implique. Quand une équipe descend, il faut renouveler la moitié de l’effectif parce que les mecs, quand ils ont joué en L1, ils ne veulent pas jouer en L2. Dijon, par exemple, était énorme favori, ils avaient beaucoup de joueurs de L1. C’est fou qu’ils soient 11e.
Au final, c’est une saison sportivement honorable. Parce que sur les dix/onze dernières années, sur les vingt-neuf dernières équipes qui sont descendues, il y en a que trois qui sont remontés directement (deux fois Mets, une fois Troyes). Et le classement moyen d’une équipe qui descend, c’est 9e. Nîmes est 9e. 

« Payer une amende pour des fumigènes, ça le met dans tous ses états. Il ne conçoit pas ça. »

Eric Delanzy sur Rani Assaf, après que le président du Nîmes Olympique a déposé plainte contre les supporters pour avoir craqué des fumigènes.

CCS : Mais ce qui a marqué la saison du Nîmes Olympique, c’est l’extra-sportif. Rani Assaf arrive en arrive 2014, quand il reprend le club avec Konrad et Gasparian, puis prend la présidence en 2016. Jusqu’ici, quel était la relation entre Rani Assaf et les supporters ? 

ED : Quand il reprend le club, il met Christian Perdrier à la présidence, mais se rend compte qu’il creuse le déficit du club. Et les finances de Rani Assaf, c’est important. Donc il décide de gérer le club et de prendre la présidence. 
Au début, les supporters sont très méfiants, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il y avait un objectif immobilier, ce pour quoi il est venu en premier lieu, donc il n’est pas là pour le sportif. Ensuite, parce qu’il arrive de l’Hérault, et la rivalité Gard-Hérault, c’est très compliqué. Donc une petite réticence au début, parce que c’est un inconnu, supporter du PSG, pas du tout Nîmois. 
Mais c’est lui qui sauve le club quand Conrad et Gasparian se font éjecter. C’est lui qui met l’argent. Il y a donc un retournement du côté des supporters et des clubs de supporters, qui le supportent. Et après ça va se dégrader. 

Rani Assaf, le président de Nîmes. (P. Lahalle/L’Équipe)

CCS : La relation se dégrade, notamment, quand Rani Assaf dépose des plaintes nominatives après avoir payé une amende pour des fumigènes, lors de la saison 2019/2020.

ED : Alors, déjà, il y a la non-communication d’Assaf, qui ne parle pas à personne, ni aux journalistes ni aux supporters. Il est très distant. On considère qu’il gère le club depuis Montpellier, alors ça ne plaît pas. 
Et de deux, c’est, je pense, pour l’avoir fréquenté un peu, que c’est un mec très droit, très sérieux, très pro, et très rigoureux. Ce n’est pas lui qui va magouiller. Donc il ne veut pas de fumigènes, pas d’insultes… C’est peut-être un peu utopique dans le foot, mais voilà. Alors payer une amende pour des fumigènes, ça le met dans tous ses états. Il ne conçoit pas ça. Pour lui, ce sont les supporters qui font du tort à son club. Alors la situation se tend avec eux, parce qu’il ne veut pas de fumigènes, parce qu’il met de la sécurité pour encadrer le truc. Il augmente également les tarifs du Pesage où se trouvent les ultras. Tout ça fait que ça se dégrade un peu. 
Après, il y a eu communication. Ils ont parlé. Mais ils n’ont jamais réussi à trouver un terrain d’entente. Parce que les deux camps ont leurs propres codes, ça n’a pas marché et je ne pense pas que ça fonctionnera. 

« Nîmes avait deux-trois internationaux jeunes qui étaient stagiaires ou aspirant et ils sont partis. C’étaient des jeunes qui auraient pu assurer l’avenir du club, mais ils ne sont plus là. »

Eric Delanzy sur la fermeture du centre de formation du Nîmes Olympique.

CCS : Puis, il ferme le centre de formation, ce qui n’arrange pas les choses. 

ED : Ça, je pense que c’est la grosse goutte d’eau qui a fait déborder le vase. 

CCS : Pourquoi ce choix ? Ce n’était pas assez rentable ? 

ED : C’est ça. Avec le covid, Médiapro, la descente, financièrement, c’était compliqué, comme beaucoup de clubs. Mais lui, c’est un business man, il prend son budget, il voit que le centre lui coûte 1,5 million d’euros par an. Pour faire son budget, qui est de 11 millions d’euros cette année, il doit économiser, et pour lui, la meilleure économie, elle est à faire sur le centre de formation. 
Ce qui lui fait faire ça aussi, c’est qu’il est obsolète, que les structures d’hébergement ne sont plus aux normes, que le centre est dans une zone inondable et que, de toute façon – c’est lui qui le dit, alors on n’est pas obligé de le croire -, sans travaux, le centre aurait de toute façon perdu son agrément. 

CCS : Comment justifie-t-il ce choix ? 

ED : Il regarde le coût de ce centre et ce que lui rapporte en transferts, et il estime que ce n’est pas rentable. Et que s’il a 1 ou 1,5 million d’euros d’économie à faire, c’est ici. En sachant qu’il a mis entre 6 et 6,5 millions d’euros de sa poche l’année dernière. 
Moi, j’ai tout fait pour tenter de le convaincre, je lui que c’était une folie, qu’il va perdre tous ses meilleurs joueurs, que ça avait déjà commencé et que ça allait continuer. Mais il me dit que si un mec est bon, pas la peine de signer un contrat stagiaire, on le signera direct. 
Après, lui assure que c’est provisoire. Parce que dans son idée, il fait son stade et cherche en parallèle des terrains pour reconstruire un nouveau centre d’entraînement, d’abord pour les pro, parce que les terrains sont souvent inondés, en mauvais état. Et dès qu’il pourra, il recréera un centre sur les nouvelles installations. Parce qu’à ce moment-là, les recettes induites par le stade lui permettront d’avoir de nouvelles ressources et donc de faire vivre le centre. Cela, il souhaite le faire dans les cinq, six. Mais le problème sera pour revenir sans ne plus avoir personne (recruteur, de bons jeunes). 
Il faut savoir que la la section amateure a tout fait pour lever des fonds, mais lui n’a rien voulu savoir. 

CCS : Quel va être les conséquences de cette fermeture sur le futur du club ?

ED : A très court terme, ça fait une saison, c’est compliqué. Nîmes avait deux-trois internationaux jeunes qui étaient stagiaires ou aspirant et ils sont partis. C’étaient des jeunes qui auraient pu assurer l’avenir du club, mais ils ne sont plus là. Aujourd’hui, les meilleurs U17, U19, ils vont sûrement partir. Donc il n’y aura plus de vivier pour alimenter l’équipe. Et d’autant plus en L2. Pour un jeune, c’est plus difficile d’arriver en L1 directement, mais c’est peut-être plus facile en L2. 
Il y a des jeunes, cette année, qui sont dans le groupe pro, avec le statut amateur, qui ont joué quelques matchs, mais qui ont sûrement moins de qualités que ceux qui sont partis. 

« Le mercato ? Un énorme chantier. »

Eric Delanzy cite Rani Assaf concernant le mercato estival 2022 du Nîmes Olympique.

CCS : Tu l’évoquais plus tôt, mais Rani Assaf a également annoncé l’augmentation du prix des billets dans le Pesage et la fin des abonnements. Pour celui qui venait voir les 19 matchs, cela lui fait une augmentation de 78 %. Là aussi, c’est un choix purement économique ou c’est une manière, pour Rani Assaf, d’éloigner un peu ses détracteurs ?

ED : C’est clairement une manière de faire chier les ultras nîmois, les Gladiators et de les éloigner du stade. Parce qu’il sait très bien que derrière le but, les gens ne payeront pas ces sommes. C’étaient des représailles aux chants, aux fumigènes. 
Mais des épisodes, il y en a eu. Le club a proposé une charte aux supporters, avec les devoirs et les droits de chacun. Assaf ne se positionnait pas contre les fumigènes, mais il fallait que ça soit encadré. Parce que la Ligue propose un dispositif pour les encadrer, avec, par exemple, un artificier. Donc le club peut mettre un à disposition des ultras, qui va sécuriser la tribune, qui va gérer le truc. Assaf, il veut un public familial, à l’anglaise, avec des mecs qui consomment. Les ultras, il a du mal. 
Il y a eu un autre épisode. Les Gladiators sont venus à 40/50 dans la tribune d’honneur officiel et pendant plusieurs minutes et ont insulté Assaf. Ce jour-là, il y avait ses filles. 
Pour résumer, la rupture est consommée et je ne vois pas comment l’un pourrait se rapprocher de l’autre. 

Les Gladiators se positionnent contre la politique tarifaire (DR).

Lire aussi. Ligue 1: Benrahou, Monsieur Plus ?

CCS : Un traitement qui n’a pas du tout plu à Rani Assaf, qui a comparé, entre autres, les supporters à des « cancers », qu’il « va falloir s’en débarrasser » et que « le traitement va être violent et méchant ». Cette sortie de route est révélatrice de l’état d’esprit de Rani Assaf ?

ED : Il assume totalement. La preuve, c’est qu’un moment donné, on s’est tous demandé s’il avait traité de cancer les supporters ou l’ancien président Gazeau. On doutait. Et le soir, il m’envoie un message en me demandant pourquoi les gens pensaient qu’il parlait de Gazeau. « Ce n’est pas du tout ça, je ne parlais pas de lui, je parlais des supporters, des clubs de supporters des ultras, pas des supporters lambda. » 

CCS : Comment la situation pourrait redevenir saine ? 

ED : Il y a une seule chose qui peut faire revenir les Gladiators au stade, ce sont les résultats, si le club se remet à bien jouer, à gagner, se remet à jouer la montée . Ça peut faciliter les choses. Sinon, je ne vois pas. 
Il y a le nouveau stade aussi, qui peut peut-être permettre de remettre les choses à plat. 

CCS : Quel était l’ambiance dans les tribunes cette saison ? 

ED : C’était déjà désertique. On était à environ 2 000 supporters de moyenne. Les Gladiators sont venus sur certains matchs, parfois pour encourager ou insulter, mais très peu. C’était quasi du huis clos, aucun chant.

CCS : A quoi va ressembler le mercato nîmois cet été ? Car il y a beaucoup de joueurs en fin de contrat ou sur le départ. Bratveit, Briancon, Ueda, Martinez, Sainte-Luce, Burner, Valerio, Fomba, Ferhat, Sarr, Benrahou, Ponceau.

ED : Je cite Assaf : « C’est un énorme chantier ». Le plus problématique, ce ne sont pas les fins de contrats, mais ceux à qui ils restent un an de contrat. Les titulaires indiscutables à qui ils restent un an de contrats, ils veulent partir et ils ne vont pas re-signer. Si tu veux de l’argent, c’est maintenant. Donc ce sont ces joueurs-là qui vont avoir le plus d’impact. 
Il y a une équipe à reconstruire. J’avais le coach ce matin au téléphone, je lui disais qu’il y avait 23 contrats actuellement, et que si on en gardait un tiers pour la saison prochaine, on ne sera pas loin de la vérité. Il m’a dit « oui, je pense ». Donc l’idéal serait un renouvellement des deux-tiers de l’effectif. Comme très peu sont partis à la descente, la fin de cycle, c’est là.

CCS : A l’aube d’une saison à quatre descentes en National, comment vois-tu la saison prochaine ?

La saison prochaine, sur vingt clubs, quinze vont jouer le maintien. L’objectif, Assaf le dit, c’est le maintien, il assume. Mais pour éviter toutes mauvaises surprises, il veut construire un effectif qui est capable de jouer la première partie de tableau. Pour lui, aujourd’hui, la place de Nîmes, c’est dans les dix premiers de L2. Pas en L1, c’est trop compliqué, il n’aura pas le modèle économique tant qu’il n’a pas son nouveau stade. Il faut donc prendre des hommes pour que Nîmes soit dans les dix premiers. Après ça peut être 10e, comme 6e, comme 4e . Mais on doit être là.  

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