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Hugo Scaloni : « Scott Robertson révolutionne le rugby »

Revenu à 28 ans dans son club formateur, le Strasbourg Alsace Rugby (SAR), Hugo Scaloni pilote le pôle buteurs qu’il vient de mettre sur pied. Tour à tour joueur professionnel en France, spécialiste des skills et de la réathlétisation en Nouvelle-Zélande, kiné aux Fidji… le jeune homme se nourrit de ses expériences successives pour affiner son approche du jeu. Il partage sa méthode de travail et ses observations sur la culture néo-zélandaise.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Je viens de Lorraine et j’ai grandi en Alsace. Je jouais au rugby et je faisais un double cursus au centre de formation de Strasbourg, d’abord en première année de médecine puis en école de kiné. J’ai signé un contrat professionnel à l’été 2016, à l’époque où le club avait intégré la poule élite de Fédérale 1. À peine 2 ans plus tard, le club coule. Tout le monde s’en va en F1 ou en Pro D2…

Vous prenez une destination plus originale : la Nouvelle-Zélande.

La première saison en poule élite, on jouait contre Provence Rugby. J’ai fait la rencontre de Régis Lespinas, qui m’a parlé de son expérience en Nouvelle-Zélande (participation à l’ITM Cup en 2013 avec Hawke’s Bay, ndlr). Il avait créé la plateforme NZ Rugby Connect, il m’a donné des contacts pour tenter l’aventure. Direction Wellington donc.

Hugo Scaloni rugby
Hugo jouait au club de Petone (Wellington) quand il s’est rompu les ligaments croisés du genou.

Qu’avez-vous découvert en arrivant ?

Piri Weepu, par exemple ! Il a eu une expérience en France qui ne s’était pas bien passée, à la suite de quoi il a fait une cure de désintox. Une fois guéri, il est revenu en Nouvelle-Zélande. C’était mon coach quand je suis arrivé au club de Petone. J’ai aussi découvert un système différent de ce qu’on connaît en France. On jouait en Club Rugby pour espérer être sélectionné en NPC (championnat des provinces néo-zélandaises, appelé ITM Cup ou Mitre 10 Cup au gré des changements de sponsor, ndlr), et les meilleurs en NPC étaient sélectionnés en Super Rugby.

Puis l’aventure prend un autre tournant.

Je me fais les croisés dès le premier match. Dans ma tête, tout s’écroule. Malgré tout, le pays me plaît et ma copine a un super job à Wellington… on ne se voit pas repartir si tôt. Via Régis Lespinas, j’obtiens un poste à Hawke’s Bay où je m’occupe de la réathlétisation et des skills. C’est surréaliste : je suis en béquilles, avec un plâtre, et je travaille la technique avec Brad Weber et Brodie Retallick.

« Je suis en béquilles, avec un plâtre, et je travaille la technique avec Brad Weber et Brodie Retallick »

Combien de temps restez-vous dans ce rôle ?

Ça ne dure qu’une saison, au terme de laquelle Hawke’s Bay me propose un poste de kiné. Mais j’ai encore envie de jouer donc ça ne me convient pas. Peu de temps après, alors que je suis aux Fidji, je vois un terrain et des types avec l’équipement de l’ASM. C’était à Cuvu, dans la province de Nadroga, où le club auvergnat a une Académie (d’où sont issus Alivereti Raka, Peceli Yato, Noa Nakaitaci ou encore Uwa Tawalo, ndlr). Je reste un peu là-bas comme kiné, je suis l’équipe sur des tournois à VII où il y a un rouleau de strap pour chaque équipe… c’était l’aventure !

En 2020, vous retournez en France.

Oui, c’était une expérience fantastique mais je voulais rentrer. Une fois rétabli des croisés, je signe à l’Anglet Olympique, au Pays basque. Je joue à l’aile ou à l’arrière dans ce club de Fédérale 1 et, en parallèle, je suis kiné au Cers (centre européen de rééducation du sportif, ndlr) de Capbreton.

« Je vais sur des tournois à VII aux Fidji où il y a un rouleau de strap par équipe »

Puis vous rejoignez à nouveau Strasbourg en 2022. Pourquoi y être revenu ?

Le club se restructurait. J’y ai encore beaucoup de connaissances et c’est aussi un choix de vie, un choix familial parce que je suis devenu papa il y a peu donc je voulais retrouver ma région. Je suis revenu avec un projet en tête : celui de créer un pôle buteurs. J’ai proposé ce projet à Nicolas Kaiser qui est l’entraîneur de l’équipe en Fédérale 3 et ça l’a intéressé. Je dirige le pôle buteurs et je m’occupe des skills de l’équipe 1 jusqu’aux U14.

C’est votre expérience à l’étranger qui vous a inspiré cette idée ?

Sans doute. En Nouvelle-Zélande, ils travaillent énormément les skills et même les microskills. Ils vont vraiment loin dans le détail technique, à chaque poste. Qu’importe le niveau, le pilier doit être capable de faire une passe dans le dos, le 10 doit être capable de faire un coup de pied vrillé, etc.

Hugo Scaloni rugby
Hugo a eu l’occasion de faire partie de l’équipe nationale des Fidji.

Cela semble encore marginal en France.

Les skills sont entrés dans les mœurs, en tout cas à haut niveau. Mais un pôle buteurs, c’est très rare. J’ai appris qu’il y en avait un au CA Brive (créé en 2018 par David Lacoste, ndlr) mais après…

Avec quel objectif avez-vous créé ce pôle buteurs ?

L’augmentation générale du taux de réussite. Ce qui m’importait, c’était de pouvoir suivre un joueur sur le long terme. Comme je l’ai expliqué tout à l’heure, le système néo-zélandais est différent car les joueurs ne sortent pas d’un centre de formation pour aller jouer dans l’équipe 1. Il y a plusieurs échelons : le Club Rugby, le NPC et le Super Rugby. Avec des staffs différents. On « perd » plus facilement un joueur car il n’évolue pas au sein même du club.

Hugo Scaloni rugby
Hugo Scaloni – Rugby Physio | LinkedIn

Comment fait-on progresser un joueur au but ?

On lui donne un cadre. On l’apprend à travailler dans un ordre précis, avec une méthode de travail. Ce n’est pas automatique, il y a une gestion de la charge à appréhender… un concours de but, c’est un travail dans le vide. On le met en confiance aussi : pour qu’un buteur trouve la régularité, il doit enchaîner au moins trois matchs.

L’aspect mental est donc primordial. Quid de la technique ?

La technique demande beaucoup d’analyse. Si je fais travailler un buteur et que je vois que sur 3 tentatives, il y a 3 frappes différentes, il y a un problème. Je laisse au joueur sa préférence motrice mais il y a des fondamentaux à acquérir : si le corps est dirigé vers la cible, le ballon le sera aussi. Récemment, je travaillais avec un buteur et je traçais une marque à chaque endroit où il posait son pied d’appui. Résultat : 5 tentatives, 5 marques différentes. C’est ça qu’il faut corriger.

Hugo Scaloni rugby
Hugo Scaloni – Rugby Physio | LinkedIn

La réussite d’un buteur dépend aussi du facteur physique. Votre formation de kiné vous aide-t-elle à l’optimiser ?

Il est important de savoir se servir des données athlétiques que l’on a à disposition. Un buteur qui manque de longueur manque certainement de force musculaire au quadriceps. Jouer sous pression demande une bonne condition physique, l’enjeu est de repousser le moment où la fatigue déclenche l’effondrement technique.

Vous travaillez aussi sur le jeu au pied et les skills, comment choisissez-vous les thèmes de vos ateliers ?

J’ai des réunions régulières avec les entraîneurs. On échange sur ce qu’on peut travailler en fonction des matchs précédents ou pour préparer les futures oppositions. Et je m’adapte aux tendances et aux évolutions du jeu. Par exemple, en ce moment, il y a la mode du torpedo kick (chandelle vrillée, aussi appelée spiral bomb, ndlr), une nouvelle arme que presque personne n’utilise en France alors qu’elle a un effet incontrôlable à la redescente.

Hugo Scaloni rugby
Depuis 2022, Hugo évolue à nouveau sous les couleurs strasbourgeoises.

Vous qui avez un œil sur le rugby néo-zélandais, comment expliquez-vous les difficultés actuelles des All Blacks ?

Les All Blacks ne peuvent pas admettre qu’ils ne sont plus sur le toit du monde. Ils ont toujours eu un temps d’avance sur la concurrence et aujourd’hui elle a rattrapé son retard. Tout le monde a copié la Nouvelle-Zélande et aujourd’hui elle n’a plus le monopole de l’innovation.

Ironiquement, ce sont des Néo-Zélandais qui ont contribué à refaire ce retard. Travailler les skills, faire du jeu au pied une arme stratégique, ce sont entre autres Joe Schmidt et Warren Gatland qui ont apporté ça, non ?

Tout à fait. La Nouvelle-Zélande a exporté ses talents, sur le terrain et dans les staffs. Les nations européennes sont parvenues à intégrer la tactique des All Blacks en y ajoutant leur patte. La demi-finale de Coupe du monde 2019 (Angleterre 19-7 Nouvelle-Zélande, ndlr), c’est une victoire de l’entraîneur. Sur ce match, Eddie Jones surclasse Steve Hansen car les Anglais sont en avance tactiquement sur les All Blacks. Et ça n’a pas déclenché une remise en question.

« Les nations européennes sont parvenues à intégrer la tactique des All Blacks en y ajoutant leur patte »

La fédération a choisi la continuité en nommant Ian Foster, qui était l’adjoint de Steve Hansen, et qui est aujourd’hui très critiqué.

Ian Foster n’est pas un mauvais coach mais il est conformiste. Quand on voit le travail de Scott Robertson avec les Crusaders, on se dit que les All Blacks passent à côté de quelque chose. Et si ça continue, il ira lui aussi exporter ses talents. Il a déjà dit qu’il voulait gagner la Coupe du monde avec deux nations différentes

La NZRU est réputée conservatrice. La personnalité fantasque de Robertson fait-elle peur ?

C’est certainement le cas. À quoi bon casser les codes ? La Nouvelle-Zélande a perdu son avance et rechigne à donner le clés du camion à quelqu’un qui saurait lui redonner. C’est dommage pour elle.

Hugo Scaloni rugby
Les Hawke’s Bay Magpies disposent d’infrastructures de grande qualité.

Il semble que Joe Schmidt pourrait être un bon compromis. Un coach plus moderne que Foster avec personnalité plus lisse que celle de Robertson ?

C’est fort possible. Le niveau de la sélection s’est déjà amélioré depuis qu’il s’est rapproché du staff. C’est quelqu’un d’extrêmement compétent comme il l’a montré avec l’Irlande. À défaut de Scott Robertson, Joe Schmidt serait une bonne pioche.

Vous tenez Scott Robertson en très haute estime. Qu’est-ce qui vous plaît dans son coaching ?

Je pense qu’il est en train de révolutionner le rugby. Ce que font les Crusaders devant, ce sont les seuls à le faire. Ça fait des années que toutes les équipes jouent en 1-3-3-1 et l’équipe de Robertson utilise un système en 2-2-2-2. Ça offre beaucoup plus de liberté offensivement et je suis prêt à parier que ce sera bientôt la norme.

« Ce que font les Crusaders devant, ce sont les seuls à le faire »

En parlant de Super Rugby, le départ des provinces sud-africaines n’a-t-il pas affaibli la compétition ?

Pour moi, le niveau du Super Rugby est encore très élevé. Les oppositions entre les équipes néo-zélandaises sont très intenses et elles se rapprochent du niveau international. L’exil des Sud-Africains ne justifie en rien les difficultés des All Blacks. Et le fait d’évoluer en ligue fermée n’empêche pas les nations celtes (Irlande, pays de Galles, Écosse, ndlr) d’être performantes.

Ces difficultés sont liées à un réservoir que l’on sent moins inépuisable. Quel est le problème avec la formation ?

C’est certain. Déjà aujourd’hui, il y a moins de joueurs de classe mondiale qu’à d’autres époques. Par exemple, un joueur comme Akira Ioane est spectaculaire, mais sur les fondamentaux de son poste, on est loin d’un Jerome Kaino. Et c’est un constat qu’on peut faire sur chaque ligne.

Hugo Scaloni rugby
L’Académie de Nadroga est un vivier de talents qui profite notamment à son club partenaire, l’ASM Clermont.

La relève n’existe pas ?

Il y aura toujours des bons joueurs mais de moins en moins, et ce pour plusieurs raisons. Déjà, le vivier est limité démographiquement, c’est un petit pays (5 millions d’habitants, ndlr). Mais en plus, il y a de moins en moins de licenciés. Il y a un facteur culturel, qui est l’américanisation de la société néo-zélandaise. Le basket, le foot US, le golf, le soccer… tous ces sports gagnent du terrain et ce au détriment du rugby.

Le rugby n’est plus assez « fun » aujourd’hui ?

C’est un peu ça oui. Le rugby en Nouvelle-Zélande, c’est très scolaire. Ça reste un sport important pour le pays mais les enfants s’en détournent peu à peu. L’autre facteur, c’est la dangerosité. Certains enfants ont des gabarits impressionnants pour leur âge, ce qui n’incite pas les parents à inscrire leur enfant à ce sport de contact. La NZRU a mis en place des catégories de poids pour réduire ces différences morphologiques.

À titre personnel, comment voyez-vous l’avenir ?

J’ai fait un choix de vie en revenant en Alsace donc je compte m’y établir pour longtemps. Je me vois basé à Strasbourg mais très mobile. J’aimerais intervenir comme consultant pour des joueurs, des clubs, qui sollicitent une expertise. Qu’importe le lieu et le niveau.

Sur Instagram, Hugo partage de nombreux conseils et analyses.

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