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Gareth Southgate, un sélectionneur à l’aura particulière

À l’aube des huitièmes de finale, que l’Angleterre va disputer pour la deuxième fois d’affilée après la désillusion de 2014, la sélection anglaise s’avance sûre de ses forces. Première du groupe B qu’elle a remporté avec 2 victoires et un nul, elle est emmenée par un sélectionneur au style particulier mais aux convictions solides. Outre-Manche, le pragmatisme de Gareth Southgate ne fait pas toujours l’unanimité. Mais nul ne doute que tout le Royaume sera derrière lui et les Three Lions pour aller chercher la qualification en quart de finale face au Sénégal.

Un meneur d’hommes en club, critiqué en sélection

Avant de connaître le Southgate sélectionneur émérite, les plus anciens d’entre nous ont connu le Southgate joueur. Gareth Southgate démarre sa carrière de joueur en 1989 du côté de Crystal Palace. Il évolue alors au poste de milieu de terrain et participe à la remontée du club en Premier League en 1994. Désireux de jouer dans un plus grand club, il s’engage à Aston Villa en 1995 avec qui il gagne la Coupe de la Ligue en 1996 et perd la finale de la FA Cup en 2000. Durant ses années dans la ville de Birmingham, Southgate descend d’un cran sur le terrain et évolue désormais au poste de défenseur central. Il termine ensuite sa carrière à Middlesbrough pour qui il joue de 2001 à 2006 et avec qui il atteint la finale de la Coupe UEFA pour sa dernière année de carrière (défaite 4-0). Le point commun de ses trois passages en club ? Il fut à chaque fois capitaine au moment de son départ.

Le penalty manqué par Southgate face au gardien allemand Andreas Köpke lors de la demi-finale perdue à l'Euro 1996. (Crédits : Didier Fèvre / L'Equipe)
Le penalty manqué par Southgate face au gardien allemand Andreas Köpke lors de la demi-finale perdue à l’Euro 1996. (Crédits : Didier Fèvre / L’Equipe)

Bien sûr, Southgate a également entretenu une relation particulière avec les Three Lions du haut de ses 57 sélections. Il démarre son aventure en sélection dès 1995 et participe aux Euro 1996 et 2000, ainsi qu’à la Coupe du monde 1998. Le Mondial 1998 et l’Euro 2000 furent des déceptions pour les Anglais, éliminés de ces compétitions en huitièmes de finale et au premier tour respectivement. Mais pour Southgate, c’est bel et bien l’Euro 1996 qui revêtira la plus grande amertume. Il demeurera tristement célèbre pour avoir été le joueur ratant le penalty décisif face à l’Allemagne pour une qualification en finale de l’Euro, organisé chez lui en Angleterre. Durant des mois, il est tenu responsable de l’élimination des siens et fait l’objet de nombreuses critiques et moqueries. Southgate ne prendra plus jamais la responsabilité de tirer un penalty de sa carrière après cet échec. Il met fin à sa carrière internationale en 2004, alors que Rio Ferdinand et Sol Campbell font leur émergence à son poste.

Des débuts mitigés

Vous l’aurez compris, Gareth Southgate est un homme qui aime les responsabilités, si l’on omet les tirs au but. Solide capitaine dans les trois clubs pour lesquels il a joué, il apprécie ce rôle de guide. Le poste de sélectionneur est sans doute ce qui se rapproche le plus de cela, étant un manager plus qu’un véritable entraîneur. Un sélectionneur n’a la possibilité d’avoir ses joueurs qu’à quelques occasions, quelques semaines tout au plus, sur une saison. Plus qu’imposer des ajustements tactiques aux sélectionnés, il est le leader de la sélection nationale, celui qui encaisse les coups à la place de ses joueurs. Il doit être un meneur d’hommes, capable d’emmener ses troupes là où il le désire. Et Gareth Southgate représente un peu tout cela, au travers d’un parcours semé d’embûches en tant que joueur mais aussi en tant qu’entraîneur.

Son parcours de manager démarre en juin 2006, au même endroit que sa carrière de joueur a prit fin à Middlesbrough. Southgate prend la succession de Steve McClaren, parti entraîner les Three Lions (tiens donc !). Après deux saisons honorables à Boro, il est limogé de son poste en octobre 2009 après avoir vu son équipe descendre en Championship. Le natif de Watford prend alors un peu de distance avec le football avant d’être rappelé par Roy Hodgson himself (le sélectionneur de l’équipe A) en 2013, pour prendre en charge les Three Lions U21 en remplacement de Stuart Pearce. Il occupera ce poste trois années durant lesquelles il n’obtiendra pas de résultat marquant, mais posera les fondations de la suite de sa carrière de sélectionneur.

Entre scandale et rédemption

Du côté de la sélection d’Angleterre, celle des A, les résultats sont en dents de scie depuis quelques années, et les Three Lions enchaînent les déceptions. Eliminée aux tirs au but face à l’Italie en quart de finale de l’Euro 2012 (encore cette malédiction des tirs aux buts), la sélection anglaise touche le fond durant la Coupe du monde 2014 au Brésil. En effet, elle ne parvient même pas à sortir de son groupe, avec un seul petit point glané face au Costa Rica qui sera la surprise de ce Mondial. Les deux défaites face à l’Italie et à l’Uruguay sont logiques et le football manque une occasion de plus « de rentrer à la maison ». La position de Roy Hodgson est plus que jamais fragilisée mais la fédération lui laisse une dernière chance avec l’Euro 2016. Raté, l’Angleterre est piégée par la surprenante Islande en 8è de finale. Exit Hodgson, c’est Sam Allardyce qui est rappelé à la rescousse pour prendre en charge les Three Lions. C’est alors qu’un incendie de grande envergure se déclare.

Des Anglais à terre après la courte mais édifiante défaite face aux Islandais (2-1). (Crédits : Maxppp)
Des Anglais à terre après la courte mais édifiante défaite face aux Islandais (2-1). (Crédits : Maxppp)

Le 27 septembre 2016, soit deux mois après sa nomination, Sam Allardyce est pris dans un scandale dont il ne se relèvera pas. Le Daily Telegraph dévoile une vidéo du sélectionneur, proposant à des journalistes d’user de sa position à des fins malhonnêtes. Allardyce se voit forcé de démissionner après ces allégations de corruption, salissant au passage l’image de la Football Association (FA). L’Angleterre change ainsi de sélectionneur pour la troisième fois en deux mois et Gareth Southgate est d’abord nommé en tant qu’intérimaire. Il hésite à prendre en main une sélection malade, en panne de résultats et en proie à des conflits extrasportifs, mais accepte finalement de relever le défi après avoir décliné une première fois. Les postulants pour reprendre la sélection ne se bousculant pas au portillon et Gareth Southgate donnant satisfaction, la FA décide de lui faire signer un contrat de 4 ans en novembre 2016. Un pari pour l’avenir qui s’avère payant puisqu’il qualifie facilement les Britanniques (0 défaite lors de la campagne de qualification) pour la Coupe du monde 2018.

And Southgate saves the Three Lions

Gareth Southgate vit alors une montée de puissance avec sa sélection alors que les Anglais retrouvent de l’intérêt pour celle-ci après des années passées dans la honte. Les habitudes ont la vie dure avec l’ancien de Boro, qui n’hésite pas à lancer très tôt les jeunes pousses anglaises. Ainsi, dès la Coupe du monde 2018, il accorde du temps de jeu aux jeunes joueurs, dans la continuité de son expérience avec les espoirs. Pour le voyage en Russie, exit les Wilshere, Hart ou Smalling qui seront remplacés par Alexander-Arnold, Maguire ou Pickford. Choix payant car il parvient à rallier le dernier carré d’un tournoi majeur pour la première fois depuis 1996 et cette fameuse demi-finale perdue face à l’Allemagne aux tirs au but. Heureuse coïncidence ou pur fruit du travail effectué avec ses hommes, il est aussi celui qui brise enfin la malédiction des tirs aux buts qui suivait les Three Lions, en venant à bout de la Colombie lors des huitièmes de finale du Mondial 2018.

Les Three Lions célèbrent la qualification pour la finale de l'Euro 2020 à Wembley. (Crédits : Laurence Griffiths / AFP)
Les Three Lions célèbrent la qualification pour la finale de l’Euro 2020 à Wembley. (Crédits : Laurence Griffiths / AFP)

Malgré la cruelle défaite en prolongations (2-1) face à la Croatie en demi-finale et la crise du Covid-19 qui met en pause le football mondial, Southgate surfe sur une nouvelle vague de popularité avec sa sélection rajeunie. Pour l’Euro 2021, il sélectionne Jude Bellingham (18 ans), Bukayo Saka (19 ans) et Jadon Sancho (21 ans), confirmant sa volonté de donner leur chance aux jeunes pousses britanniques. La force de ce groupe est impressionnante et rien ne semble toucher cet équilibre trouvé par Southgate qui crée une sorte de bulle hermétique autour de son groupe grâce à laquelle ses joueurs peuvent se concentrer sur leur football. La presse anglaise, réputée pour être très dure avec sa sélection, ne pénètre pas cette bulle et les joueurs anglais s’avancent sûrs de leur force malgré des états de forme hétérogènes. Encore une fois, l’Angleterre atteint le dernier carré, puis la finale, emmené le plus souvent par un stade de Wembley qui n’a d’yeux que pour sa sélection. Encore une fois, l’Angleterre chute en finale d’un Euro avec une défaite aux tirs au but face à l’Italie. Mais l’essentiel est ailleurs : Gareth Southgate a réussi à remettre les Three Lions au centre de la carte footballistique mondiale.

Le Didier Deschamps version british

Alors pour cette Coupe du monde 2022, Gareth Southgate va utiliser la même recette, avec le titre en point de mire. Sa tactique est basée sur un pragmatisme froid, mûri dès l’Euro 2016 auquel il a assisté en tant qu’observateur. Son constat est simple : « L’équipe qui a marqué la première a perdu seulement deux fois dans toute la phase de groupes », note-t-il. Dès lors, il transforme son Angleterre en monstre de sang froid, que l’on a souvent comparé à l’Equipe de France championne du monde en 2018. A l’Euro 2021, les Three Lions ont la meilleure défense avec 2 buts encaissés seulement, symbole de leur rigueur tactique. Le match référence de ce pragmatisme nouveau est sans doute le 8è de finale remporté face à la Mannschaft (2-0). Southgate s’est adapté aux forces de son adversaire et a su parfaitement les contrer. L’Allemagne, impressionnante en phase de poules, a complètement déjoué face à cette équipe d’Angleterre ultra polyvalente et capable de jouer dans plusieurs systèmes de jeu.

« Ce n’est pas le football le plus sexy, le plus glamour, mais c’est le football le plus efficace. »

Darren Tulett à propos du jeu proposé par les Three Lions sous Southgate.

L’adaptabilité est d’ailleurs l’une des grandes forces de la tactique mise en place par Southgate. Le sélectionneur a toujours martelé que son équipe devait maîtriser plusieurs systèmes de jeu pour aller loin dans une compétition. Par exemple, les Anglais ont évolué à 3 centraux face à l’Allemagne contre 3 centraux en face puis à 4 défenseurs face à l’Ukraine contre 4 centraux en face. Bilan : 2 victoires (2-0 puis 4-0) et 2 clean sheets. Une quête perpétuelle de l’équilibre reposant sur des individualités œuvrant pour un collectif fait de cette équipe une redoutable machine. Les Three Lions s’appuient sur ce schéma de jeu pragmatique, que Southgate a réussi à insuffler à ses joueurs. « Southgate c’est le pragmatisme personnifié. Il sait formidablement s’adapter à chacun de ses adversaires… On n’a certes pas tous les meilleurs joueurs de la planète, mais ensemble, c’est une sacrée équipe qui croit en ce qu’elle fait et, surtout, qui croit en son sélectionneur, et ça c’est le plus important », résume parfaitement Darren Tulett, correspondant pour beIN Sports.

Prophète en son groupe

L’autre pilier de la réussite de Southgate avec sa sélection est sa gestion humaine. Plus d’une fois pourtant, Gareth Southgate n’a pas hésité à faire des choix forts en écartant des historiques de la sélection ou en modifiant son onze de départ. Il n’a jamais hésité à donner du temps de jeu à Jordan Pickford par exemple, qui a multiplié les boulettes avant l’Euro 2021, ou plus récemment encore à Harry Maguire, pourtant en dilettante dans son club de Manchester United. De l’autre sens, Marcus Rashford a vu son temps de jeu fondre malgré son statut de cadre de la sélection et Jack Grealish n’est pas toujours titulaire alors qu’il est fortement plébiscité par les fans des Three Lions. Force est de constater que les résultats de l’Angleterre depuis 2016 donnent raison à Gareth Southgate.

Ces choix n’ont jamais posé question dans son vestiaire. Gareth Southgate est un sélectionneur qui accorde beaucoup de liberté à ses joueurs, mais qui est aussi très protecteur avec eux. Il veille à ce que ses joueurs se sentent bien humainement avant d’être en forme footballistiquement. « En tant qu’entraîneur, il faut toujours être là pour soutenir la personne, l’améliorer en tant que joueur devient secondaire, dans une certaine mesure », appuie-t-il. Par sa démarche collaborative, Southgate a la volonté de responsabiliser ses joueurs : « J’aime que les joueurs prennent la parole pendant les réunions, j’aime qu’ils aient un avis sur le match, parce que à la 85e minute, quand ils auront une décision à prendre qui pourrait décider de la victoire ou de la défaite, on ne pourra pas prendre cette décision depuis le bord de la touche ».

Contre vents et marées

En leader, Gareth Southgate est un sélectionneur qui prend les critiques à la place de ses joueurs. Il se met délibérément sous les projecteurs et endosse toute responsabilité en cas de contre-performance de son équipe, de façon à ce que ses joueurs soient épargnés par les critiques et pleinement concentrés sur le terrain. Le nouveau visage des Three Lions provient également de la confiance nouvelle que le public anglais accorde à sa sélection, conséquence du fait qu’il soit parvenu à enlever de la pression à ses joueurs mais aussi à dédramatiser le contexte autour du manque de résultats de la sélection anglaise. « Là où il a été fort, c’est qu’il nous a fait comprendre, et ça, c’est une nouveauté en Angleterre, qu’on n’était absolument pas les meilleurs du monde. Toutes les bêtises sur les Anglais qui inventent le foot, blabla, on oublie. Et il l’a fait pour le bien de ses joueurs, pour leur enlever un peu de pression », décrit Darren Tulett.

Et des critiques, Gareth Southgate a dû en essuyer. Encore récemment, il fût sérieusement secoué par les fans anglais après la lourde défaite subie (0-4) à la maison, la plus cinglante depuis 1928. Mais comme à son habitude, il a protégé son groupe, endossant la responsabilité de la piètre campagne des Three Lions en Ligue des Nations et d’anciennes légendes comme Gary Neville ou Jamie Carragher ont volé à son secours en rappelant tout ce que Southgate avait fait pour redresser la sélection. Malgré les bons résultats des Anglais sur les dernières années, Gareth Southgate fait face à des attaques récurrentes sur son style de jeu, jugé trop défensif (tiens, ça ne vous rappelle pas un certain Didier Deschamps ?). Mais le technicien anglais a toujours gardé cette même ligne de conduite qui est de trouver un équilibre avant tout. « Je comprends tout à fait ceux qui paient pour voir Grealish avec Sterling, Saka… mais il faut avoir un équilibre, c’est ça le football de haut niveau », argue-t-il.

Gareth Southgate avec le chouchou du public anglais, Jack Grealish. (Crédits : Football365)
Gareth Southgate avec le chouchou du public anglais, Jack Grealish. (Crédits : Football365)

L’atout sympathie

Souvent décrié, le sélectionneur anglais n’en demeure pas moins apprécié des fans des Three Lions. Cette aura, il l’a construite dès 2018, dans le sillage de l’excellent parcours de l’Angleterre au Mondial. Rappelez-vous de cette fameuse SouthgateMania qui s’est emparé du Royaume, son costume trois pièces revenant au goût du jour ou son sosie, un pilote de ligne qui enchaîne les selfies tout au long de la compétition. Il est aussi celui qui a (enfin !) brisé la malédiction des tirs aux but en venant à bout de la Colombie en 2018. Son management humain et sa proximité avec ses joueurs ne sont sûrement pas étrangers à cette réussite. Son geste de compassion envers le malheureux tireur colombien Mateus Uribe a lui aussi fait le tour du monde, renforçant la sympathie autour du natif du Sussex. Le propos du journal anglais The Times est évocateur : “ce pays a sous-estimé les Southgate du monde entier – désormais nous voulons tous un Gareth dans notre vie”. Homme de conviction, il participe aussi à la vie politique de son pays et est engagé, sa voix compte pour les Anglais, qui peuvent s’identifier au père de famille de 52 ans.

Un sélectionneur à l'allure "so british". (Crédits : Reuters)
Un sélectionneur à l’allure so British. (Crédits : Reuters)

Depuis 2016 donc, Gareth Southgate s’est affairé à redonner ses lettres de noblesse à une sélection qui n’a plus rien gagné depuis 1966 et une Coupe du monde remportée chez elle. Mais de son propre aveu, son histoire avec les Three Lions porte encore un goût d’inachevé. Après la grande désillusion vécue par ses troupes en finale de l’Euro 2021, perdue dans son stade de Wembley face à l’Italie aux tirs au but (encore…), les Anglais semblent armés pour aller au bout cette fois. Opposés aux champions d’Afrique sénégalais, Southgate va tenter de guider une nouvelle fois ses troupes vers le sommet du football mondial. Will football finally come home ?

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