Rugby

Ben Curry : Quand un Curry peut en cacher un autre

Lors du match contre les Harlequins le week-end dernier, Tom Curry, capitaine de l’Angleterre lors du dernier Tournoi des VI nations, s’est blessé et sera absent pour plusieurs semaines. À 24 ans, le troisième ligne aile compte déjà 46 sélections avec le XV de la Rose. Un des hommes forts d’Eddie Jones sous son premier mandat. Une perte importante pour les Sharks ainsi que l’Angleterre qui devra se passer de lui pour les deux premiers matchs dans le meilleur des cas. Si Tom est absent pour les prochaines, un autre Curry sera bel est bien présent. Il s’agit de Ben Curry, le frère jumeau de Tom. Important dans le système de Sale, il ne bénéficie pas de la médiatisation que connaît son frère. Désormais, à l’abri des blessures, il est le cœur du système d’Alex Sanderson au point d’être le capitaine de cette équipe. Avec ses belles performances et les absences en troisième ligne, il pourrait être l’un des hommes fort du nouveau projet de Borthwick.

Une ascension commune chez les jeunes

Les deux frères ont grandi et évolué ensemble au sein des différents clubs de rugby. Si Tom est aujourd’hui celui qui est le plus connu médiatiquement dans le monde, son frère Ben l’est aussi outre-Manche. Né 90 minutes plus tôt que Tom, il s’est lui aussi tourné vers le rugby. Difficiles à différencier, ils ont eu la bonne idée de jouer au même poste: troisième ligne aile. Pendant que Tom joue en 7, Ben alterne entre les deux postes. Un choix qui rend les frères encore plus difficile à distinguer sur un terrain. Comme ils aiment le dire, si vous voulez les reconnaître il faut regarder leur coupe de cheveux. Ben se les brosse vers la droite tandis que son frère fait l’inverse. Dans le jeu, rien ne les différencie. Ils ont cet amour du combat, ils ont un gros volume de jeu qui épuise leurs adversaires. S’ils ont fait des essais pour le club de Manchester City c’était surtout pour s’occuper en dehors du rugby. Tout les amenait au rugby avec leur père ancien joueur et désormais entraîneur et leur oncle ancien international anglais : John Olver. L’ancien talonneur compte 3 sélections avec le XV de la Rose, barré par l’iconique Brian Moore. Leur cousin, Sam Olver, a lui aussi suivi les traces de son père en évoluant à Northampton, Worcester et maintenant en Championship.

Depuis leurs 4 ans, les deux frères ont évolué ensemble dans le petit club de Crewe & Nantwich. Ils ont eu la chance d’être entrainés par leur père jusqu’à leurs 16 ans. Ils sont rapidement repérés dans les catégories jeunes. Ils commencent par du rugby à 7 où ils évoluent sur les lignes arrières. À partir de 11 ans, les règles scolaires anglaises permettent le contact et Tom monte au poste de numéro 8 tandis que Ben lui reste en 10 pendant encore quelques années. Ce n’est que plus tard qu’il rejoindra son frère dans la mêlée.

Ben avec son oncle John Olver et son frère Tom à sa droite. (Gerry Mcmanus Photography/ http://www.splitsecondimages)

En 2014, ils participent ensemble au Welligton College international festival qui réunit quatre équipes représentant le Nord, les Midlands, Londres et le Sud-Est ainsi le Sud-Ouest. Ils font logiquement partie de l’équipe représentant le nord du pays. Des équipes issues du pays de Galles, de l’Écosse, de France ou encore d’Italie sont elles ont aussi présentes. Après les rencontres, les joueurs issus des différentes régions sont sélectionnés dans une des équipes anglaises. Tom est sélectionné par l’équipe anglaise U16 tandis que Ben représente celle des Saxons-Anglais. La petite particularité est que Ben, habitué à jouer en 6, est sélectionné pour jouer en 7.

Hors des terrains, les deux sont tous aussi bon avec des résultats qui auraient pu leur donner envie de poursuivre en dehors du rugby, Ben voulant d’ailleurs être médecin. Même si le rugby est une part importante de leur jeunesse et qu’ils sont déjà repérés dans les catégories jeunes, ils se dirigeaient vers l’université : « À ce stade, le rugby était le plan B et aller à l’université et obtenir un diplôme était le plan A » (David Curry, leur père). Néanmoins, leur première année chez les moins de 18 ans est selon leur père, celle qui les a fait réaliser qu’ils pourraient être professionnel. Chez les Sharks de Sale, ils se font remarquer et sont sélectionnés avec les équipes jeunes anglaises. Précoce, Ben débute avec le groupe pro lors d’un match de l’Anglo-Welsh Cup contre les Wasps. Il évolue avec son frère qui a déjà effectué ses débuts en Champions Cup contre les Scarlets pour devenir le plus jeune joueur de Sale à jouer dans la compétition puis en Premiership contre Bristol où il marque son premier essai. Trois semaines plus tard, Ben connaît son premier match dans le championnat anglais contre les Saracens. Ils font alors régulièrement partie des 23 joueurs sur la feuille du match, alternant entre le banc et le XV de départ.

Des débuts prometteurs chez les Sharks

À leur arrivée aux Sharks, ils sont rapidement mis en compétition pour la poste de numéro 7. Il faut dire que l’équipe de Sale signe Jono Ross en provenance du Stade français pour évoluer en 6 à l’été 2017.  Un changement qui ne les dérange pas. Depuis leur plus jeune âge, ils ont entretenu une rivalité pour tenter d’être toujours plus fort que l’autre : « Cette compétition les a poussés depuis leur plus jeune âge. Si l’un d’eux commençait à soulever des poids légèrement plus gros que l’autre, avant que vous ne le sachiez, l’autre soulèverait encore plus » (Brendan Thomas, entraîneur à l’académie de Sale).

Avec des premières performances très remarquées, Ben termine, avec son frère, meilleur jeune de la saison chez les Sharks. Cette année, ils font ensemble le Grand Chelem lors du Tournoi des moins de 20, entourés d’une génération dorée avec Zach Mercer, Ben Earl, Marcus Smith, Tom Parton et d’autres. Pour le dernier match en Irlande, Ben joue en 7 tandis que son frère en 6. Un match primordial où la jeunesse anglaise assure le Grand Chelem. Une belle performance alors que leurs ainées échoueront à le réaliser le lendemain en Irlande. Avec leurs performances, ils font partie de la liste de Jones pour la tournée d’été en Argentine. Avec un effectif largement remanié composé de jeunes joueurs, ils montrent que leur précocité n’est pas passée inaperçue auprès du sélectionneur australien. Avant de s’envoler pour l’Amérique latine, un XV anglais doit affronter les Barbarians. Ben devait débuter devant son frère mais une blessure l’en prive. Il est remplacé par son frère qui sera élu homme du match. Une performance qui permet à Tom de connaître la joie de porter la tunique blanche en entrant au cours du premier match. Tom Curry devient le premier joueur de 18 ans à jouer pour le XV de la Rose depuis Mathew Tait en 2005 contre le pays de Galles.

Les deux reviennent au sein de leur club avec l’ambition de passer un cap et devenir désormais titulaires indiscutables au sein des Sharks. Ben réalise une saison plein en l’absence de son frère, blessé pendant plusieurs mois à la cheville. Il dispute 30 matchs dont 24 en tant que titulaire que ce soit en Premiership, en Challenge Cup ou dans l’Anglo Welsh Cup. Il se fait remarquer défensivement avec une forte présence au niveau des plaquages. Il faut dire que dans cette équipe de Sale qui prône un jeu assez physique, il est au bon endroit pour améliorer sa technique dans ce domaine. Il réalise 260 plaquages, le sixième plus gros total du championnat. Il se montre aussi très présent dans les ruck pour gratter les ballons. Il réalise 15 turnovers, le 10ème plus gros total de la saison. Il ajoute aussi 8 essais à sa saison. Une première année pleine sans son frère pendant une partie de l’année qui lui a permis d’évoluer avec Ross, meilleur plaqueur du championnat pendant trois saisons de rang. Il est un mentor pour les deux frères.

Ben et Tom, célébrant leur victoire lors du Tournoi 2017. (David Rogers/Getty Images)

Si Ben poursuit sa carrière avec les Sharks, Tom est déjà un élément primordial pour Eddie Jones qui le rappelle pour la tournée en Afrique du Sud. Pourtant, Ben se montre solide à chacun de ses matchs. Son jeu proche de Tom ne l’aide pas à se démarquer. Véritable poison dans les ruck, toujours là au plaquage et qui n’hésite pas à se proposer pour faire avancer son équipe, il est contraint d’être dans l’ombre de son frère sur le plan international. Il fait le bonheur des Sharks qui le voit comme l’avenir de l’équipe à ce poste avec son frère. Il ne faut pas oublier qu’il a moins de 20 ans ce qui lui permet de disputer la Coupe du monde U20 en 2018, où il est nommé capitaine. Avec ses coéquipiers, ils atteignent la finale qu’ils perdront contre la France. Une défaite lourde pour son dernier match chez les U20 mais il espère un jour enfiler cette tunique chez les seniors.

En attendant, il reprend avec les Sharks sur la même dynamique et gagne en expérience. Il a la chance de disputer quelques matchs aux côtés de son frère, leur permettant d’atteindre les demi-finales de Challenge Cup en 2019. Même si en championnat, ils sont plus à la peine, les Sharks s’affirment de plus en plus comme une équipe difficile à jouer avec un Curry toujours présent sur le terrain. Ben suit une nouvelle fois les exploits de son frère avec la sélection. Devenu titulaire indiscutable aux yeux de Jones, il est titulaire en 6 lors de six matchs pendant cette Coupe du monde. Ben le rejoint même pour la finale avec l’autorisation des Sharks. Content pour son frère, il le supporte et espère un jour partager cette aventure avec lui : « Il s’agit d’aller là-bas pour soutenir Tom, nous avons été ensemble toute notre vie et il ne serait pas naturel de ne pas être là pour le soutenir lors de l’un de ses plus grands jours de sa vie. En tant que famille, nous sommes extrêmement fiers de lui. »

L’année suivante, Ben réalise une nouvelle saison dans ses standards habituels avec 18 turnovers. Malgré sa grosse saison, il n’est toujours pas dans le groupe anglais en raison de la grosse densité à ce poste. Une situation qui n’inquiète pas son manager de l’époque chez les Sharks, Steve Diamond : « Il n’a pas eu la reconnaissance de l’Angleterre, mais nous sommes à peu près sûrs que cela viendra. C’est un homme calme, mais tous ceux qui l’ont observé au cours des trois dernières années savent qu’il est l’un des meilleurs attaquants des troisièmes lignes du pays. Beaucoup de gens parlent du nombre de bons troisièmes lignes – et il y en a beaucoup – mais il ne s’agit pas seulement de pouvoir gagner le ballon en tant que chacal. Vous devez avoir une présence en ligne, une présence de liaison, cette capacité à se gérer et à gérer ses attaquants, ce que Ben Curry fait très bien. Il est exceptionnel » (Steve Diamond).

Une année 2021 fondatrice

Après la suspension de la compétition en raison de la pandémie, il remporte son premier trophée avec la Coupe anglaise. Au début de la saison suivante, il se blesse gravement à l’épaule qui l’écarte 3 mois de toute compétition alors qu’il était en pleine bourre. Une blessure qui l’écarte de toute chance de faire partie des joueurs appelés par Eddie Jones pour le Tournoi des VI nations 2021. Une première grosse blessure qui tombe au mauvais moment et qui met un coup d’arrêt à ses 4 premières saisons impressionnantes. Son absence aura duré un peu plus de temps que prévu mais après 25 semaines loin des terrains, il revient sur le banc pour affronter Bath. Il se montre alors à son avantage pour les dernières rencontres de la saison. Avec ses bonnes performances, il fait partie du groupe d’Eddie Jones pour les matchs d’été. Avec la tournée des Lions, Jones renouvelle une grande partie de son effectif. Tom goute aux joies d’une tournée avec les Lions. Ben a alors la chance d’avoir enfin sa première cape contre les États-Unis en jouant 27 minutes. Une forme de délivrance pour celui qui n’a jamais été loin des radars et a dû rester dans l’ombre de son jumeau.

Cette année-là, il est passé par toutes les émotions. Cela n’a pas été facile, Il le reconnaît lui-même dans les colonnes du Manchester Evening News : « De ma première blessure grave (ce qui m’a empêché d’entrer pendant cinq mois) à ma première sélection en Angleterre, ce fut une montagne russe d’émotions qui, pour être honnête, était parfois très difficile. Le moment le plus dur a été environ un mois après ma rééducation quand j’ai surmonté la nouveauté de pouvoir faire de la gym deux ou trois fois par jour et que j’ai réalisé qu’il y avait encore un long chemin devant moi qui impliquait de ne pas pouvoir être sur un terrain de rugby. Cela coïncidait avec l’arrivée de notre nouveau directeur du rugby, Alex Sanderson, et c’est à peu près à ce moment-là que j’ai abordé les factures psychologiques derrière la performance et, finalement, la vie quotidienne. »

Ben Curry pour sa première cape. (manchestereveningnews)

Une épreuve qui lui a fait beaucoup de bien et qui l’a fait évoluer. Il espère désormais bâtir sur ces épreuves pour définitivement s’installer en équipe d’Angleterre. Depuis cette sélection, il a continué à être un joueur incontournable pour les Sharks malgré les performances difficiles d’un point de vue collectif. Avec Eddie Jones, il n’a malheureusement jamais eu sa chance. Est-ce la compétition importante à son poste ? La ressemblance dans le jeu entre les deux qui fait que Ben n’a pas eu l’occasion de pouvoir passer le cap ? Personne ne le sait vraiment. Ce qui est sûr, c’est qu’il est prêt à évoluer au niveau international. Il est le plus jeune joueur à atteindre les 100 matchs sous les couleurs des Sharks en 2020. Après une année chez les professionnels, il a signé pour cinq de plus à Sale, montrant les espoirs placés en lui par la direction.  Il a la maturité pour faire face à un nouveau défi. Il est vrai qu’il ne faut pas oublier qu’il n’a que 24 ans et que beaucoup de joueurs connaissent parfois leur première sélection plus tard. Mais après cinq saisons à un niveau de performance impressionnant, il peut espérer marcher dans les pas de son frère. La blessure de ce dernier l’écarte pour les prochaines semaines dont les deux premiers matchs du prochain Tournoi. Malgré de nombreux autres prétendants, Ben apparaît comme le plus légitime pour remplacer son frère. Avec le nouveau sélectionneur Steve Borthwick, il pourrait faire partie de ces joueurs qui profitent de ces changements.

Ses performances sont encore de haut niveau avec 10 turnovers, un de moins que son frère, mais aussi 122 plaquages, l’un des meilleurs cette saison en Premiership. Même si les Sharks le font jouer régulièrement en 7, il est habitué à jouer en 6 lorsque Jono Ross ne joue pas. Il pourrait alors offrir à son sélectionneur une forme de polyvalence. Avec une ressemblance parfaite que ce soit physiquement ou sur le terrain, il est probable que les fans ne voient pas la différence. Il serait récompensé de ses performances et pourrait enfin montrer aux yeux du monde son talent. Si on se souvient bien, c’est sa blessure qui a révélé Tom. L’histoire pourrait se répéter mais dans le sens inverse. Une place dans le groupe pour le Tournoi avant possiblement d’évoluer enfin tous les deux sous ce maillot? C’est en tout cas ce qu’espèrent les frères.

Ben Curry, capitaine des Sharks, est un de ces jeunes joueurs qui dominent depuis plusieurs saisons en Angleterre. Il a la chance de pouvoir enfin montrer son talent au monde entier sous le nouveau staff du XV de la Rose. Un jour peut-être goûtera-t-il à ce bonheur avec son frère. En attendant, il est concentré sur les prochaines confrontations pour permettre à son équipe de continuer sa formidable saison en championnat.

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