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Le Français ne s’exporte plus

Combien de joueurs anglais, néo-zélandais, sud-africains ou australiens peuplent le Top 14 et la Pro D2 ? En faire le compte apparaît fastidieux. Mais la réciproque est-elle vraie ? Autrefois tentés par des aventures plus ou moins exotiques, les rugbymen français ne s’expatrient guère aujourd’hui. À l’heure où nous bouclons ces lignes, seuls 3 Frenchies portent les couleurs d’un club professionnel à l’étranger. Tentatives d’explication. (image : icon sport)

Nul n’est prophète en son pays

Le premier français à migrer vers l’étranger est certainement André Verger. Tout au début des années 1930, le demi d’ouverture limougeaud porte la tunique des Harlequins de Londres puis, la faute à des mauvaises relations franco-anglaises, termine sa carrière en Allemagne, à Heidelberg. Dans les années 1970, c’est au tour du demi de mêlée Guy Pardiès de franchir la frontière. L’Agenais joue pour le Petrarca Rugby de Padoue avant d’embrasser à la fin des années 1980 une carrière d’entraîneur qu’il poursuit toujours.

C’est dans les années 1990 qu’une tendance débute. Les internationaux Olivier Roumat, Laurent Cabannes et Thierry Lacroix s’envolent pour l’Afrique du Sud, terre d’adoption du professionnalisme, pour disputer la Currie Cup, ce qui leur vaudra le courroux de la FFR. Depuis 1995, une soixantaine de joueurs français a évolué à l’étranger, avec des périodes plus ou moins creuses et, vous le verrez, une certaine appétence pour la Premiership anglaise dans les années 2000.

À l’aide de graphiques, observons l’évolution du nombre de joueurs français dans les championnats étrangers depuis l’année 1995. Nous précisons que Thibaud Flament, qui vient de poser ses valises au Stade Toulousain, n’est pas inclus dans nos chiffres car, n’ayant pas encore joué en France, il n’a de facto jamais quitté le pays.

Entre 1995 et 2000, 9 Français au total ont joué à l’étranger dont 7 en Angleterre (Laurent Cabannes, Thierry Lacroix, Laurent Bénézech, Philippe Sella, Philippe et Raphaël Saint-André, Alain Penaud) et 4 en Afrique du Sud (Les mêmes Cabannes et Lacroix, Roumat et Fabien Galthié).

Entre 2000 et 2005, 14 Français au total ont joué à l’étranger. Tous ont évolué en Angleterre (Olivier Brouzet, Thomas Castaignède, Olivier Azam, Romain Magellan, Dimitri Yachvili, Abdelatif Benazzi, Christian Califano, Ludovic Mercier, Franck Tournaire, Alessio Galasso, Raphaël Ibañez, Denis Cech, Sébastien Bruno et Sébastien Chabal) avec un passage aux Auckland Blues entre 2001 et 2002 pour Califano, premier Frenchy de l’histoire du Super 12.

Entre 2005 et 2010, 22 Français au total ont joué à l’étranger dont 19 en Angleterre (les mêmes Castaignède, Azam, Califano, Mercier, Ibañez, Bruno et Chabal, Valentin Courrent, Olivier Magne, David Bory, Daniel Larrechea, Lionel Faure, Christian Labit, Christophe Laussucq, Benjamin Kayser, Jean-Baptiste Aldigé, Julien Dupuy, Serge Betsen et Pierre Capdevielle) et 3 dans des championnats plus exotiques, à savoir Mercier en Italie, Florian Ninard en Nouvelle-Zélande et Frédéric Michalak (photo) en Afrique du Sud.

Entre 2010 et 2015, 13 Français au total ont joué à l’étranger dont 8 en Angleterre (les mêmes Azam, Betsen et Capdevielle, Jacques Boussuge, Geoffrey Sella, Franck Montanella, Jérôme Schuster et David Mélé) et 6 dans des championnats plus exotiques, à savoir Mercier encore en Italie, Chabal en Australie, Michalak et Geoffrey Sella en Afrique du Sud, Régis Lespinas en Nouvelle-Zélande et Jean-Baptiste Aldigé à Hong Kong.

Entre 2015 et 2020, 13 Français au total ont joué à l’étranger dont 3 en Angleterre (Louis Picamoles, Maxime Mermoz et Sami Mavinga) et 10 dans des championnats plus exotiques (Jean-Baptiste Gobelet, Victor Comptat, Timothée Guillimin, Mickaël Romera, Soheyl Jaoudat, Simon Courcoul, Simon Bienvenu, Xendy Tatibouet* et Mathieu Bastareaud aux États-Unis), Clément Poitrenaud en Afrique du Sud, Nicolas Kraska au Japon* et enfin Bienvenu à Hong Kong puis en Nouvelle-Zélande*.

*Ils y évoluent encore et sont donc les seuls à ne pas être rentrés au pays.

Les raisons d’un désamour

On vous l’a exposé en chiffres, les Français n’ont jamais été aussi peu nombreux dans les championnats étrangers. Un challenge sportif intéressant et la découverte d’une autre culture, voilà ce que propose pourtant le Super Rugby, où il est rare de voir nos tricolores s’aventurer. La Premiership, si elle n’offre pas le même dépaysement, a pour elle un niveau de jeu et des salaires attractifs.

Alors pourquoi si peu d’expatriés ? On peut parler de la barrière de la langue, mais combien d’étrangers parlent français quand ils arrivent en Top 14, Pro D2 ou dans les divisions inférieures ? Certains pays ont une langue commune (la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, tous membres du Commonwealth) mais cela n’empêche pas les joueurs anglophones d’aller s’aventurer en France.

Les arguments recevables concernent davantage le confort, tant matériel que financier. Grâce au dispositif JIFF, le rugbyman français a une valeur inestimable en Top 14. S’il est tenté par une aventure à l’étranger, il y a des chances que la meilleure offre vienne toujours d’un club domestique. Enfin, les franchises et clubs étrangers deviennent plus protectionnistes. À l’image du rugby hexagonal et du dispositif JIFF cité plus haut, les fédérations tendent globalement à favoriser l’émergence de jeunes joueurs nationaux. La recrue étrangère doit donc apporter une plus-value sportive certaine pour être rentable. D’où sa raréfaction.

Quelles qu’en soient les raisons, on peut trouver dommage que les Français de l’étranger aient disparu. Une expérience dans un autre championnat, c’est l’assurance d’une remise en question de sa vision du rugby. Clément Poitrenaud, revenu à Toulouse en tant que membre du staff et porteur d’idées nouvelles sur le jeu, est un exemple parlant. Pas certain, néanmoins, que la tendance s’inverse. Le rugbyman français, définitivement casanier ?

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